Indymedia et les révolutions de l'information

Par Arnaud Leblanc : arnaudleblanc@swing.be

Formation du samedi 27 septembre au Progrès de Herstal.

Texte basé sur « Indymedia et la résistance médiatique à la mondialisation », juin 2001, mémoire de fin d'études en Communication à la Haute Ecole Léon Eli Troclet.

Introduction

Nous vivons à l'heure actuelle dans une société dite de communication. Cette société est caractérisée par l'amélioration sans cesse croissante des progrès technologiques des outils de communication. Les outils se globalisent et ils deviennent de plus en plus accessibles pour le commun des mortels.

D'autre part, la société de communication est largement caractérisée par le recours sans cesse croissant aux « spécialistes de la communication » et l'influence que ces derniers exercent en général. Cette influence s'exerce via ce qu'on appelle l' « infocommunication ».

L' «infocommunication » est cette transformation progressive du schéma de l'information traditionnelle qui remplace les journalistes, anciennement à la base de nombre de nouvelles, par des communicateurs dont la tâche est d'émettre des communiqués de presse qui seront ensuite repris dans les différents organes de presse.

D'autre part, depuis de nombreuses années, les journaux traditionnels, la presse spécialisée et militantes se réduisent à une poignée de titre dans lesquels travaillent un minimum de rédacteurs. Cette évolution s'explique en très grande partie par le désintérêt sans cesse croissant pour l'information au sens pure du terme.

Les sociétés commerciales tirent de moins en moins de profit de ce secteur d'activités : les lecteurs se raréfient, les annonceurs préfèrent des supports moins critiques et la multiplication des supports médiatiques, de la télévision à Internet, rend la presse d'analyse, d'enquête beaucoup moins attrayante.

D'un autre côté, les organisations citoyennes et militantes ont de plus en plus de mal à financer des outils d'information qui ne servent pas directement et entièrement la mission qu'ils se sont fixés.

En d'autres termes, on assiste à l'heure actuelle à la mort du métier de journaliste et à la prise en main de leur mission par des spécialistes de la communication dont le but n'est pas d'offrir une information indépendante mais au contraire, d'exploiter la réalité et la transposer dans l'univers médiatique pour qu'elles servent les missions qu'ils se sont fixés.

1. A la conquête de l'information

La plus grande difficulté que les mouvements citoyens et les activistes rencontrent aujourd'hui comme toujours est certainement le manque de contact avec le grand public. La plupart de leurs travaux de réflexion et de leurs actions visent la défense des intérêts de tous, mais, bien souvent, ils restent ignorés de la plus grande partie des citoyens.

De plus, les informations ne circulent pratiquement pas entre des organisations ou des groupes qui partagent des vues identiques et cette ignorance réciproque peut provoquer des sentiments de méfiance mutuelle sans fondement.

Les médias occupent une importance telle dans nos vies qu'il est difficile d'imaginer qu'il existe d'autres choses et d'autres personnes au-delà de ce qui nous est montré. Les initiatives des activistes et des associations sont donc souvent confrontées à un manque d'identification. Pour des personnes isolées, il est difficile de s'impliquer dans un mouvement si elles n'ont pas conscience de son existence ou si elles se méprennent sur ses actions.

1.1 La prise en compte de la communication par les manifestants

Une volonté de résistance à cet état de fait se construit afin de propager les messages de changement vers la population. Les mondes militant et associatif doivent alors s'habituer au monde médiatique et aller vers les médias au lieu d'attendre qu'ils viennent à eux. Les associations militantes sans grand budget doivent s'approprier les techniques classiques de communication, les « digérer », puis les utiliser pour assurer leur propre médiatisation.

La communication est importante pour informer le public de leur existence. Elle reste encore la voie privilégiée pour transmettre leurs messages dans l'univers médiatique. Mais en ce qui concerne les mouvements qui remettent en cause des organismes puissants, des mouvements qui, bien souvent, n'ont pas de ressources financières pour permettre une large diffusion de leurs revendications, jouer un rôle dans la société paraît bien difficile.

La presse semble pourtant un vecteur de choix grâce au travail conjoint du journaliste et des acteurs du mouvement. Le travail du journaliste est de relayer la réalité et celui des activistes de la faire entendre. Mais ce qui fait l'actualité à notre époque dépend moins de l'importance de l'évènement que de l'engouement des organisateurs ou des acteurs à le médiatiser.

Les ONG les plus puissantes ont compris depuis longtemps la portée de la communication. Les associations gardent en mémoire l'importance des médias afin d'orienter leurs communiqués, mais également leurs actions. Les plus puissantes des organisations comme, par exemple, Médecins Sans Frontières ou Amnesty International, possèdent même des politiques de communication très développées au même titre que de très grandes entreprises.

MSF a ainsi réussi à rappeler dans les grands médias et de façon ponctuelle, l'état sanitaire pitoyable de certaines régions du monde et l'importance d'intervenir de façon active sur place. Elle y est arrivée : en invitant des journalistes à montrer le travail de ses équipes au sein de populations dévastées par la maladie, l'organisation assure une rentrée de dons à même de financer ses missions. Pour cela, il a bien fallu « appâter » les journalistes en leur offrant le billet d'avion et en les encadrant sur place pour qu'ils montrent les images les plus « intéressantes ». Loin de tout sens moral, ce sont les seuls outils que possèdent les ONG pour être médiatisées dans le monde de l'information soumis à la communication.

A leur tour, les associations de citoyens, plus récentes, plus petites, plus pauvres comme le Collectif sans ticket en Belgique, ne doivent jamais oublier d'attirer le regard des médias et de leur permettre de comprendre toutes les facettes, revendications et explications qui seront offertes. En plus de l'organisation d'évènements en fonction des critères de sélection de l'actualité par les journalistes, les manifestants vont créer des cellules propres de communication avec porte-parole, communiqués de presse, conférences de presse? Ces pratiques sont marquées d'amateurisme, elles ne sont pas toujours présentes mais elles prennent de plus en plus place dans la stratégie des mouvements de contestation.

De nombreux guides pratiques à l'usage des manifestants comme le FAIR's Media Activist Kit[1] ou encore le Ruckus Media Manual[2] , offrent une multitude d'instructions à cet effet. Ces guides pratiques offrent aux manifestants des conseils efficaces pour que les actions menées dans la rue soient médiatisées, des recommandations bien utiles comme les bases pour la fabrication d'un communiqué de presse, des conseils d'orientation de l'action pour qu'elle soit « médiatisable », des instructions sur la façon d'orienter une interview sans se faire diriger par le journaliste, et bien d'autres conseils?

Ces instructions passent par une démystification du monde médiatique et par le rappel constant que nous vivons dans un monde où l'information ne va plus vers l'actualité mais où l'actualité se doit de se diriger vers l'information.

1.2 A la recherche de médias libres

Avec Internet, la communication semble gagner un nouveau terrain à la taille de la planète. Les foyers de la plupart des pays occidentaux s'équipent de plus en plus d'accès au réseau mondial. Nombre sont ceux qui décrivent Internet comme le nouveau média, « celui qui a su réunir tous les autres en un seul », et il semble réaliste d'affirmer que des changements dans la forme de la communication vont rév[1]olutionner la façon dont les citoyens sont informés.

Internet permet une communication à longue distance, avec un nombre sans cesse croissant d'utilisateurs, et ce, de façon quasi instantanée. Il est possible de connaître des infos locales sur des sites de journaux régionaux de l'autre bout de la planète et il est possible d'entrer facilement en contact avec ceux qui les font. La communication entre les personnes devient elle aussi plus aisée : en moins d'une minute, un message peut atterrir sur n'importe quel ordinateur connecté. De plus, le désert juridique qui régit le réseau et la difficulté d'en réglementer le contenu permet une grande liberté de parole. L'avenir ne semble pas aussi joyeux, mais le fait est qu'à l'heure actuelle, la liberté de parole pour ceux qui ont accès à Internet semble garantie.

Ce fut donc une aubaine sur laquelle les dissidents pouvaient compter pour se réunir autour d'idées convergentes et élaborer une société humaine aux dimensions de la planète, loin de tout obstacle de communication. Ce n'est pas étonnant que des luttes à un niveau mondial apparaissent à partir de la moitié des années nonante, elles naissent en même temps que l'utilisation grand public d'Internet. C'est aussi sans surprise que les collaborations occidentales, de Seattle à Prague en passant par le Brésil, dessinent géographiquement les zones les mieux desservies par le réseau.

Internet a montré pour la première fois son potentiel mobilisateur en 1997, lors des batailles contre l'AMI (Accord Multilatéral sur l'Investissement). Il était alors question d'étendre les lois internationales du commerce au secteur de la propriété intellectuelle. L'OMC et les différents participants aux discussions avaient joué le profil bas sur leurs négociations, et une campagne internationale d'information par Internet, dont a fait partie le mouvement Attac, a permis de révéler la nature malsaine et contraire aux intérêts des citoyens de ce qui se tramait.

La création de nombreuses pages qui analysaient et condamnaient le projet a été lancée et de nombreuses campagnes par e-mail ont permis une diffusion mondiale et importante de la résistance qui a ainsi pu se marquer aux niveaux locaux. Ce qui, finalement, a eu une conséquence politique avec le veto de la France lors des négociations européennes.

La contestation n'a évidemment pas eu lieu dans un monde virtuel, mais la propagation de l'information et des critiques a permis un lever de bouclier international, ce, à une vitesse jamais connue auparavant. Pendant près de deux ans, plus de 600 groupes de citoyens, des syndicats, des partis travaillistes, des associations de consommateurs, des groupes écologistes et en faveur du développement? ont échangé des informations grâce à Internet. En coordination, ces groupes locaux ont alerté le grand public, les médias et les instances politiques ont alors été prises au piège par les nombreuses informations détaillées que possédaient les associations locales et qui se propageaient grâce aux outils électroniques.

L'armée zapatiste de Libération nationale et le Sous-commandant Marcos[3] ont compris, eux aussi, dès 1998, le potentiel mobilisateur d'Internet pour des minorités opprimées. Ils ont alors intégré le réseau dans leurs campagnes politiques. Il s'agissait de pouvoir faire appel à la solidarité internationale en dépassant les frontières de leur pays où ils étaient opprimés par l'armée.

A côté de cela, les attaques civiques envers les multinationales et les institutions internationales s'opèrent désormais aussi dans l'électronique. On peut noter une crainte de plus en plus affichée des autorités envers ce qu'ils appellent l' « hacktivisme ». Entre l'activisme politique et le hacking[4] purement informatique, cette nouvelle tendance apparaît face à la volonté d'envahissement des entreprises vis-à-vis du net. Les actions visent les sites de groupes commerciaux comme des centrales nucléaires, des groupes pétroliers polluants ou des sympathisants avec des régimes non-démocratiques. Elles consistent à saboter ou à changer les messages qui sont diffusés via un site ou à l'intérieur même d'un réseau informatique interne.

Les mécontentements actuels envers la société néolibérale permettent l'émergence technologique de l' « hacktivisme » anti-mondialisation. En juillet 2000, le FBI sortait un rapport alarmant de sa section chargée du « terrorisme intérieur » sur la possibilité que des hackers se joignent aux mouvements de protestations de Prague à l'encontre du FMI[5]. Cette peur des « terroristes » informatiques dans le monde des puissants s'étend de plus en plus.

Et à juste titre : les entreprises et les grandes institutions se servent d'Internet pour asseoir leur puissance, les nouvelles technologies de l'électronique offrent alors un terrain de choix pour titiller les grands de ce monde. Des actions militantes électroniques ont pu exciter bien des esprits pendant le World Economic Forum de Davos de janvier 2001, qui a subi un vol de données dans le réseau interne des organisateurs. Ces informations ont été offertes par le ou les hackers à un journal suisse. Une arrestation est survenue mais le « hacker » soupçonné a été relâché faute de preuve.

Les « hacktivistes » s'étaient déjà fait connaître lors du Millenium Round de l'OMC, quand ils avaient provoqué la fermeture du site officiel. Il faut évidemment noter qu'à cette occasion, les « hacktivistes » avaient engendré près de 450.000 connexions pour saturer les transferts vers le site incriminé (il faut plus ou moins 10.000 connexions par minute pour fermer un site).

Mais c'est certainement après les évènements de Seattle et les nombreuses initiatives de communication et d'information au niveau mondial que les contestataires ont pris conscience de la communion d'idées et d'initiatives qu'ils pouvaient coordonner ensemble grâce à cet outil de communication de masse. Les opposants à la mondialisation néolibérale avaient l'occasion de préparer des évènements et de mobiliser des manifestants à des milliers de kilomètres.

Certains manifestants à Seattle étaient asiatiques, d'autres africains ou européens. A Prague également, la mobilisation avait largement dépassé les frontières du pays. Grâce au réseau mondial, l'appel à la contestation voit ses limites de propagation dans celles d'Internet.

N'importe quel groupe local peut lancer un site sur Internet et permettre à sa mobilisation d'atteindre une efficacité digne d'une association solide. La puissance de l'outil réside dans la diminution des coûts financiers et humains de diffusion, que se soit par e-mail ou au moyen de sites web divers.

Pour une association comme Attac qui, partie de France en 1997, s'est développée pour connaître actuellement un nombre de centres locaux important, Internet a été le fer de lance de l'expansion. Laurent Jesover, webmaster d'Attac, est convaincu qu'Attac a connu une expansion géographique en partie grâce à l'utilisation systématique d'Internet. « C'était une évidence, Attac est née avec Internet (?) Toute la question était de savoir comment maintenir la dynamique conviviale et participative des débuts. Grandir sans perdre l'esprit originel? »

Attac possède un site web qui renvoie directement vers les groupes locaux et une entraide des différents groupes permet la publication quasi hebdomadaire d'un « courriel » (e-mail) d'information, le Grain de Sable. Cette publication électronique est d'un coût minime, financièrement et humainement, grâce à la nature de la communication interne du réseau de groupes locaux. « Internet n'est pas l'essence même de l'association, c'est simplement un outil », rappelle Laurent Jesover, mais un outil de communication bien efficace pour ceux qui y ont accès.

De plus, le potentiel multimédia et économique d'Internet a offert à ceux qui voulaient diffuser une information la possibilité de le faire sans avoir à passer par une rédaction. Le public qui consulte les informations sur la toile peut lui-même se mettre à publier son propre site et devenir un émetteur de l'information. Le pouvoir informatif des citoyens tend alors à prendre des dimensions nouvelles. La plupart des utilisateurs ne sont pas encore conscients du potentiel qui réside dans Internet. L'approche des internautes reste encore celle des téléspectateurs, mais des changements dans les pratiques d'information tendent à apparaître.

1.3 Don't hate the Media, Be the Media

Bien avant l'arrivée d'Internet, bon nombre d'individus se sont attachés à offrir un regard social sur nos sociétés. Par la diffusion d'un fanzine engagé, par la réalisation de documentaires sociaux, les média activistes ont cherché ci et là à montrer la rue sans chercher à la voir de haut.

Dans les années 1920, des réalisateurs russes comme Dziga Vertov ont développé une forme de documentaire social afin d'éveiller les consciences. Leur volonté était de recueillir des témoignages de simples personnes sur la misère de leur quotidien afin d'offrir un regard plus criant que n'importe quel discours. A la même époque, John Grierson dirigeait la GPO Film Unit qui consacrait ses efforts à montrer les conditions de vie de la classe ouvrière. En Belgique, le travail d'Henri Storck et son film « Misère au Borinage » dénonçaient l'exploitation inhumaine des mineurs.

Quelle que soit la région, ces productions étaient loin des volontés des grands groupes en matière de documentaire, mais elles ont néanmoins pesé sur les gouvernements pour la prise en compte de certaines réalités.

Une nouvelle ère du média activisme documentaire s'est développée dans les années septante grâce à l'arrivée de la vidéo, un support réutilisable beaucoup plus accessible que les pellicules. Et avec elle, de nouveaux activistes médiatiques se sont attachés aux retransmissions des grandes manifestations contre la guerre du Vietnam, les mouvements antinucléaires ou féministes? La révolution de la vidéo par rapport à la pellicule et la baisse du prix de production qui l'accompagnait ont permis de multiplier les initiatives et la diffusion vers le public.

A notre époque, une double révolution a lieu. Le prix des caméras et appareils photo de qualité professionnelle se démocratisent de plus en plus et Internet permet une diffusion sans frais de la production.

Le potentiel d'Internet et le nombre sans cesse décroissant de sources internationales[6] ont permis et ont poussé la naissance d'une nouvelle forme d'activisme et d'actions : le média activisme électronique (ou médiactivisme). Cet activisme n'est pas centré sur la remise en cause d'un pouvoir politique, mais bien d'un pouvoir d'information. Les média activistes sont tous ceux qui vont s'organiser pour assurer la médiatisation de leurs points de vue malgré le monopole commercial de la discipline.

Par le travail constant de bénévoles qui alimentent des sites web, les sources d'information se multiplient et les citoyens qui le souhaitent peuvent suivre une actualité bien particulière que les grands médias ont choisi de ne pas diffuser.

Ce média activisme existe depuis plusieurs années par la multiplication des sites thématiques de passionnés, par la création de nombreuses mailing lists (groupes de réflexion sur des thèmes déterminés qui se forment par une correspondance par e-mail entre différents abonnés) et newsletters (courrier d'information d'un émetteur unique vers une liste d'abonnés). Ces discussions et campagnes d'information se font gratuitement pour les participants et elles sont quasi instantanées.

Dans un premier temps, des sites Internet ont proposé aux réalisateurs de documentaires qui ne passaient pas à la télévision, d'être diffusés électroniquement. Des groupes comme Undercurrent[7] en Grande-Bretagne, Freespeech Internet Television[8] ou Teleweb[9] en France permettent à des producteurs qui possèdent des vues progressistes de les diffuser sur le net.

Par ce moyen, ils ont, avec bien d'autres, démocratisé le travail de reporter vidéo et apporté l'idée de journalisme amateur grâce au coût minime de la diffusion. N'importe quel propriétaire de matériel vidéo peut fabriquer son reportage et le diffuser via Internet. Ces sites sont même allés plus loin en initiant des trainings vidéo, par exemple, au profit de minorités comme les tribus amérindiennes. La volonté développée était que personne ne peut mieux exposer son expérience qu'en étant derrière la caméra et, ainsi, offrir au public son propre point de vue.

L'idée générale de l'activisme est qu'il existe des manques cruels de volonté dans notre monde pour le rendre meilleur. Les activistes vont alors dénoncer les défauts, tenter de trouver des alternatives et les proposer au monde politique pour qu'elles soient appliquées, ou ils devront les appliquer eux-mêmes par manque d'initiative de la politique. Malheureusement, leurs actions dépendent directement des médias pour générer du sens.

En matière de média activisme, ces dernières années ont vu une nouvelle forme de diffusion d'information apportée par la technologie Internet. Cette diffusion est l'Open Publishing ou, pour certains Français, le Self Media. Cette technique permet la publication et l'intégration automatisée d'un texte ou d'un fichier multimédia sur un site, sans passage par une autre personne, sans filtre. L'apport personnel des internautes sera visible sur le site de façon instantanée.

Internet privilégiant l'effet de communauté, il était logique que quiconque puisse s'exprimer et qu'il n'ait pas à passer par un intermédiaire pour dispenser son message. L'Open Publishing amène les internautes à exprimer leurs points de vue de façon directe sur un évènement ou une idée. La possibilité de commenter, toujours sans restriction, les autres points de vue entraîne une émulation mutuelle et permet la transmission de certains aspects de la réalité.

2. The Independent Media Center

A l'approche des mobilisations à l'encontre de l'OMC à Seattle en novembre 1999, les organisateurs de la contre-mobilisation, réunis lors de nombreuses discussions dès le mois de mai qui précédait, ont imaginé la mise en place d'un outil d'information de nature internationale pour couvrir de façon factuelle les manifestations. Il fallait en effet des activistes pour prendre en main la diffusion de l'évènement, ce, en partant du c?ur de celui-ci vers le monde entier.

La piètre retransmission des faits concernant les mobilisations passées comme à La City, à Londres, le 18 juin 1999, ou, simultanément, à Cologne, encourageait la mise en place d'un organe d'information alternatif et complet qui serait soucieux de la retransmission internationale la plus fidèle des expériences personnelles que vivaient les manifestants.

De plus, le manque d'éclairage de la part des médias traditionnels concernant la nature des négociations de l'Organisation Mondiale du Commerce, ne permettait pas à monsieur Tout-le-monde de comprendre les enjeux de la rencontre et l'importance d'une mobilisation.

A cela s'ajoutait le fait que la réalité de la répression policière lors des évènements antérieurs encourageait la présence de « témoins » organisés pour rendre compte de toute violence, documents vidéo ou photo à l'appui.

2.1 La mise sur pied d'Indymedia

Des associations américaines parmi lesquelles Free Speech TV, Deep Fish TV, Radio for Peace International, Paper Tiger TV, Free Radio Berkeley, Fairness & Accuracy in Reporting (FAIR), Media Island International? et bien d'autres se sont réunies sous la forme d'un Centre des Médias Indépendants (The Independent Media Center : www.indymedia.org).

Toutes ensemble, elles se sont donné la mission de coordonner la couverture de l'évènement sous toutes les formes de protestation. Les différentes actualités étaient couvertes par différentes équipes qui regroupaient des caméramans (de la team vidéo), des interviewers (team audio), des photographes (team photo), et des reporters chargés de travailler sur un journal papier qui serait distribué dans la rue tous les jours (team print).

Il fallait couvrir chaque action directe des manifestants, les conférences et débats sur les alternatives économiques ainsi que les avis et analyses des personnes les moins visibles dans les médias traditionnels. Il était également nécessaire d'être en mesure de fournir des documents de bonne qualité pour pouvoir les redistribuer à la presse. Ainsi, il s'agissait de soigner les interviews et de réunir le maximum d'images des différents reporters qui sillonneraient les rues de la ville. De plus, il fallait accueillir les porte-parole des différents mouvements et des syndicats afin qu'ils soient capables de retransmettre leurs revendications à grande échelle.

Parallèlement, une « WTO Police Watch » serait mise en place avec la collaboration d'autres équipes à Seattle, dont la Legal Team, qui prenait en charge le suivi juridique des manifestants et la pression légale pour éviter des excès de zèle de la police.

La distribution devait se faire via le site web, qui retransmettrait les documents audio et vidéo en streaming[10]. Un journal imprimé serait distribué dans la rue et une version électronique imprimable serait disponible sur le site afin que chaque visiteur soit en mesure de l'imprimer chez lui. Une diffusion télévisée satellite s'ajouterait à cela sur le territoire américain, et la distribution ultérieure de cassettes vidéo serait effectuée.

Des contacts par fax et e-mail seraient pris avec les médias grand public pour leur fournir toutes les informations recueillies par les médias activistes. Et le maximum de liens seraient pris avec les médias alternatifs pour renforcer la couverture de l'évènement et en améliorer le contenu.

Les initiateurs du projet ont alors invité le maximum de personnes à poster librement dans une newswire[11] les histoires et les analyses sur des organisations comme l'OMC, la Banque mondiale, le FMI et toutes celles qui avaient un impact sur leur vie. Pendant la durée des évènements, cette newswire serait l'outil des activistes pour poster leurs nouvelles et leurs expériences, ainsi que celles sur les évènements liés à la mobilisation contre l'OMC qui arriverait dans différentes communautés locales dans le monde.

Ainsi, un nouveau média alternatif d'information sur la lutte contre la mondialisation, The Independent Media Center, était né. Au-delà de la mission d'information, les initiateurs ont souhaité construire un organe médiatique non-hiérarchique dans lequel n'importe quelle personne pourrait s'exprimer. Les initiateurs ont repris les ingrédients des meilleurs sites d'information alternative.

Le titre même du mouvement est parlant quant aux motivations des collaborateurs. La plus grande partie de la presse se déclare indépendante, neutre et professionnelle. Bien que son titre le dise tel, le journal « The Independent » n'est pas plus indépendant qu'un autre. Comme expliqué précédemment, les médias de masse, qu'ils soient écrits, radio ou télévisés, ne sont pas totalement indépendants, ils sont soumis à un certain nombre de contraintes dont la plupart sont commerciales.

The Independent Media Center, qui rappelle sans cesse sa nature engagée et objective, est sans nul doute l'objet de la subjectivité de chaque individu qui y participe mais il est clair sur son contenu : c'est le point de vue des activistes. Donc les initiateurs jouent à un double niveau, et ce, parfois, de façon ironique pour se déclarer « indépendants » (ce qu'ils sont dans un grand nombre de cas), mais ils le font en se caractérisant comme engagés. Les deux notions sont rassemblées pour rappeler sans cesse l'utilisation abusive d'un tel qualificatif, quels qu'en soient les bénéficiaires. Et malgré la volonté constante de relater la vérité de la façon la plus complète possible, Indymedia fait de l'activisme « anti-mondialisation » : la diffusion de la vérité est, elle aussi, une façon de faire avancer les choses.

Le site est nourri par tous ceux qui le souhaitent. L'Open Publishing est devenu une règle. Ainsi, une interface sur le site facilite toute publication. Un texte peut directement être écrit et publié sur une page appropriée, les fichiers multimédias (vidéo, audio, html[12], pdf[13]) peuvent être uploadés de l'ordinateur des particuliers vers le site. Tout cela de façon totalement automatique.

A Seattle toujours, des équipes spécialisées dans un support (vidéo, audio, éditorial, texte?) se réunissaient sur place dans un centre local situé au c?ur des évènements. Elles déterminaient par consensus les priorités à couvrir, et elles assuraient la bonne marche du site et de la diffusion. Une équipe dispatch était chargée de recueillir les appels en provenance du c?ur des manifestations afin de rendre un compte-rendu minute par minute sur le site.

Une radio fut mise sur pied. Elle retransmettait des informations en continu. Elle émettait au niveau local, mais également via Internet et, une fois encore, n'importe quel internaute pouvait y avoir accès.

Des équipes spécialisées ont permis une retransmission télévisée d'une heure par jour via satellite. Par exemple, des équipes vidéo regroupaient des activistes vidéo chevronnés comme ceux de Paper Tiger TV, habitués au travail vidéo, qui ont néanmoins travaillé en étroite collaboration avec des amateurs, propriétaires de caméras qui ramenaient leurs images pour les partager et travailler en équipe, « professionnels » et débutants ensemble.

Près de cent média activistes ont participé au centre Indymedia à Seattle. Chacun d'entre eux devait s'inscrire et accepter les conditions et les règles de fonctionnement de l'IMC. Chaque collaborateur, après avoir accepté les règles, recevait un badge de presse Indymedia qu'il devait porter constamment.

Cette carte de presse servait à contrôler les allées et venues dans les différents locaux. En effet, du matériel très coûteux y était entreposé et leurs propriétaires ne devaient nullement s'inquiéter pendant qu'ils travaillaient autre part. De plus, la carte de presse permettait une promotion de l'organisation au sein des manifestations et une distinction fondamentale entre les manifestants qui créaient l'évènement, et ceux qui glanaient l'information. La règle était claire : si un activiste décidait de porter son badge Indymedia, il se devait de suivre l'évènement de façon journalistique et il ne devait pas prendre part aux actions menées.

Tout cela était financé par les activistes eux-même et ils reçurent des aides financières et matérielles des organisations qui prenaient part au mouvement.

Quelques semaines après la fin prématurée du Millenium Round de l'OMC, les équipes vidéo ont sorti une première vidéo de 55 minutes sur les manifestations sous le nom de « Showdown in Seattle ». Et un an après, ils ont sorti une deuxième version beaucoup plus travaillée sous le titre « This is what Democracy looks like ». Cette dernière est largement diffusée lors de séances de projection-débats sur le thème des manifestations « anti-mondialisation » à travers le monde[14].

2.2 La propagation du modèle IMC

Pour Indymedia, Seattle fut un premier pas dans la mise sur pied d'une information factuelle des évènements liés aux luttes contre la mondialisation néolibérale. Mais il ne s'agissait pas de s'arrêter là, il fallait permettre à tous les contestataires du monde de se réunir derrière un outil d'information commun.

Ainsi, le modèle Indymedia se propagea d'abord « localement » aux Etats-Unis et au Canada, mais il gagna l'Europe dès le printemps suivant. En mai 2000, un collectif Indymedia se mettait en place pour couvrir le Mayday (journée anticapitaliste, le premier mai, dans les rues de Londres). En juin 2000, le premier Centre des Médias Indépendants belge .(www.indymedia.be) fut mis sur pied à Bruxelles pour la couverture des mobilisations contre le sommet de l'UNICE (l'European Business Summit). Ensuite vint un centre français lors des manifestations de Millau (à l'occasion du premier procès de José Bové) et des centres poussèrent et poussent toujours un peu partout dans le monde (là où Internet est accessible, évidemment).

A l'heure actuelle, près de 100 centres locaux forment le réseau Indymedia, dont une trentaine en Europe. Ainsi, à partir de la page principale du site global .(www.indymedia.org), il est possible de s'informer sur l'actualité locale et contestataire d'une multitude de régions du monde.

Les différentes premières pages des centres Indymedia sont constituées selon un fil conducteur presque identique. Elles reprennent une colonne de newswires qui permet d'accéder aux nouvelles postées par tous les utilisateurs, une page centrale qui reprend l'actualité générale sélectionnée par l'équipe édito à l'intérieur des newswires, les liens vers tous les autres sites locaux, un agenda alimenté automatiquement de la même façon que les newswires, un moteur de recherche et des liens vers la page qui permet la publication.

Dès lors, et par la suite, les grands évènements, les grandes manifestations et toute l'actualité de l' « anti-mondialisation » ont trouvé des activistes qui se sont chargés de les retransmettre de la façon la plus complète possible. A Washington DC, à Melbourne en Australie, à Prague, à La Haye, à Nice, à Davos, à Québec, à Gênes, Barcelone, Cancun et à bien d'autres occasions, la retransmission de l'information était assurée par des équipes locales (souvent avec une convergence de groupes locaux de différents pays ou villes pour couvrir ensemble le même évènement) et par des personnes isolées qui étaient présentes ou impliquées dans l'actualité.

Avec le temps, Indymedia est ainsi devenu le plus grand réseau de journalistes indépendants sur Internet. Il couvre désormais toutes les grandes réunions internationales comme celles de l'OMC, du FMI, de la Banque mondiale, du G8?

Alors que CNN, TF1 et les autres grands médias préfèrent diaboliser les manifestants sans aller à leur rencontre, Indymedia leur donne la parole en priorité et préfère couvrir les contre-sommets citoyens. Chris Arden, âgé de 43 ans et membre d'Indymedia-UK, voit une révolution dans la propagation de l'information : « Avec Gutenberg, l'information, contrôlée par l'Eglise, s'est diversifiée. Avec Internet, elle n'est plus entre les mains de la presse corporatiste »[15].

Indymedia est la preuve que l'accès à la diffusion de l'information se démocratise, les coûts de production ont baissé extraordinairement pour les médias audiovisuels et de plus en plus de personnes ont les moyens de s'exprimer.

Mais les missions que se donnent les collaborateurs d'Indymedia vont souvent plus loin que la lutte contre la mondialisation. En effet, il s'agit souvent de combler les divers manquements de la presse concernant les voix de la rue. Quand l'actualité « anti-mondialisation » se fait plus calme, il s'agit également de permettre à tous ceux qui ne peuvent s'exprimer via des médias traditionnels de le faire.

2.3 La coopération internationale des collaborateurs Indymedia

Le réseau Indymedia représente près de 100 centres locaux dans le monde. Les réunions peuvent se faire physiquement ou virtuellement.

A cette fin se sont mises en places des techniques de rencontre virtuelle p our partager des idées et les mettre en pratique de la façon la plus efficace possible, ce, en évitant au maximum toute forme de hiérarchie entre les participants.

La première technique pour permettre ces rencontres virtuelles est la mise en place d'un grand nombre de mailing lists pour assurer les différentes discussions. Une page spéciale est dédiée à cette forme d'organisation mondiale : http://lists.indymedia.org. Elle permet la sélection de mailing lists spécifiques pour permettre à des intéressés de participer aux discussions en fonction des thèmes de leur choix.

Ces listes de discussion permettent la collaboration entre les média activistes tant au niveau local q'international. Les correspondances électroniques permettent les choix éditoriaux qui seront mis en avant sur les différentes premières pages ; des listes ciblées sur les techniques garantissent le partage d'expériences entre informaticiens et, ainsi, l'amélioration constante des techniques utilisées ; elles assurent également la réalisation de projets comme le journal imprimable d'information internationale[16] (team print) ou encore la diffusion des émissions par satellite ou par câble, ou encore divers groupes qui veulent mettre en place une radio et encore bien d'autres choses?

Ces listes sont à la base des partages d'idées entre des collaborateurs qui, bien souvent, ne se sont jamais physiquement rencontrés. Les décisions sont prises par consensus donc des discussions, parfois très longues, sont nécessaires. Les listes permettent la réception et l'envoi d'opinions ou d'idées qui sont distribuées de façon automatique parmi les abonnés.

D'autres rencontres virtuelles sont organisées, certaines discussions se font via le forum de discussion (chat box) Indymedia (http://irc.indymedia.org). A n'importe quel moment, il est possible de s'entretenir sur ce site avec des collaborateurs d'Indymedia et des rencontres (souvent annoncées sur les listes) sont mises en place pour parler en direct d'un thème prédéfini.

Toutes ces rencontres sont purement virtuelles et leur mise au point n'est pas encore affinée. Les méthodes s'améliorent de plus en plus, mais elles ne sont pas encore parfaites et il s'agit de réfléchir constamment sur la manière d'améliorer le système.

Les collaborateurs Indymedia élaborent une nouvelle façon de travailler dans le monde nouveau qu'est Internet. Les tâtonnements sont nombreux, les erreurs multiples, mais le système qui se met en place permet au réseau global de fonctionner correctement et d'être couramment mis à jour sans que les participants ne se rencontrent physiquement.

Finalement, le réseau Indymedia est composé, et c'est ce qui fait sa force, d'un grand nombre de personnes et de groupes autonomes qui ensemble définissent le mouvement. Les ressources et les expériences se partagent en fonction de critères bien particuliers. Une très grande liberté d'organisation est offerte aux groupes locaux, même si un certain nombre de principes obligent ces groupes à suivre les missions de l'IMC.

Les structures de décisions internationales se partagent entre les réunions locales et les groupes de discussion sur les mailing lists et chat box. Des groupes même comme la team communication se chargent de la réception des propositions par tous les centres locaux.

2.4 Les principes d'unité[17]

La collaboration des Centres des Médias Indépendants est basée sur des principes d'égalité, de décentralisation et d'autonomie locale. L'importance n'est pas de gérer le système d'une façon bureaucratique et centrale, mais bien de mettre en avant les initiatives locales et leurs organisations autonomes.

La seule restriction est l'importance que les centres locaux doivent accorder à la libre expression et à l'accès libre à toutes les informations pour chaque visiteur. Il s'agit aussi de travailler dans le respect des volontés possibles de certains activistes de ne pas être photographiés ou filmés.

Pour permettre la confiance des visiteurs, les centres se doivent aussi d'assurer la publication automatique et permettre à tous les groupes d'individus d'exposer leurs points de vue, de façon anonyme s'ils le désirent.

Tous cela doit se faire dans la transparence la plus totale : il est possible d'enlever des publications de la première page (si elles contiennent des propos racistes, sexistes, homophobes ou discriminatoires), mais ce sont plutôt des choix éditoriaux. Tout effet de censure est éloigné grâce à une page spéciale qui reprend tous les documents publiés.

L'aspect financièrement non profitable de l'opération est très important. Le mouvement Indymedia doit se développer loin de toute démarche commerciale. Chacun doit reconnaître l'importance des changements sociaux dans le monde, tous les centres doivent mettre en avant les processus démocratiques à chaque niveau et être les plus transparents possible.

Chacun doit travailler à la mise en place d'un système non-hiérarchique assuré par des relations anti-autoritaires, ce afin de développer des pistes de pratiques communautaires liées avec les missions et les espérances attachées au mouvement.

Au niveau technique, les programmes en libre circulation (freeware ou open source) seront favorisés pour éviter d'accroître la dépendance envers des ressources commerciales.

Le principe de l'égalité devra passer au premier rang des préoccupations. Toute discrimination basée sur la race, le genre, l'âge, l'attirance sexuelle doit être prohibée dans les discussions internes ainsi qu'au sein même des publications.

Chaque participant se doit, finalement, de reconnaître la très grande diversité d'opinion et de culture dans le réseau Indymedia. Il devra s'engager à travailler en fonction de ces diversités dans le but de n'en dénigrer aucune et de construire un mouvement pluriculturel.

2.6 L'objectivité dans Indymedia

Indymedia est né de la contestation « anti-mondialisation » et de la volonté de ne pas reproduire un média « soumis ». C'est un organe d'information qui n'a que peu de choses à voir avec le journalisme comme on l'a connu précédemment.

Le journalisme est une pratique professionnelle qui veut qu'une personne rende compte d'un évènement factuel de la façon la plus complète et réelle possible. Une grande responsabilité repose sur ses épaules, il s'agira donc pour elle de multiplier les sources pour atteindre une vision la plus proche de la vérité.

Sur Internet, et Indymedia rentre dans cette façon de faire, les utilisateurs exposent leurs points de vue librement (l'Open Publishing) et la vérité se construit par émulation mutuelle. Après la publication d'un article, quiconque peut le commenter et exprimer à son tour son point de vue sur la même page. De même, si un lecteur regrette de ne pas entendre parler de tel ou tel évènement dont il a été témoin ou s'il n'est pas d'accord avec la vision qui est développée, c'est à lui que revient la faute. Tous les lecteurs ne sont plus simplement des récepteurs d'information, ils se doivent d'y participer au maximum.

En ce qui concerne les collaborateurs Indymedia, ceux qui s'occupent de la première page, qui émettent une émission radio ou réalisent un documentaire, ce n'est pas la même chose. Vu qu'ils construisent un produit fini, ils doivent se soumettre à un minimum de contraintes. L'équipe édito attend souvent la confirmation d'un fait par plusieurs sources avant de le placer en première page.

De même, le journaliste est contraint de réparer ses erreurs : il n'est pas rare qu'une information sur le site soit contredite par la suite dans une volonté de vérité.

En fait, le support pour la transmission de l'information, vu sa nature libre, représente non pas un manque d'objectivité mais une nouvelle forme de cheminement de l'information. Les travaux finis qui sont issus d'Indymedia sont évidemment soumis à une autocritique plus rigoureuse.

2.8 Tout est une question de point de vue

Indymedia en soi ne couvre pas l'entièreté du champ médiatique. Il ne souhaite qu'une seule chose, c'est que la réalité de la contestation et de ceux qui manifestent leur mécontentement envers nos sociétés puisse être montrée librement. La mission n'est certainement pas de construire un nouveau journal mais bien de construire une diffusion de l'information qui n'a jamais existé précédemment. En quelque sorte, Indymedia fait plus confiance aux dires des personnes dans la rue qu'aux discours officiels, à l'inverse de ce que fait la presse en général.

Le mouvement regroupe alors une multitude de personnalités diverses qui sont liées par la même déception vis-à-vis de l'information. Les journalistes ou les activistes qui y participent veulent apporter une alternative à l'information dominante.

En Belgique, le nombre des titres de la presse alternative diminue d'année en année et, en règle générale, l'information se transforme en un spectacle qui préfère l'émotion à toutes les autres préoccupations. Il s'agit alors pour une partie de la population consciente de la régression actuelle (au niveau informationnel mais, d'une façon plus générale, au niveau social), de prendre en main un grand nombre d'initiatives pour redevenir actrice de sa société.

De la même façon que le mouvement « anti-mondialisation » regroupe des personnes aux idées très différentes et même, de temps en temps, en conflit depuis des années, Indymedia fait de même dans le secteur médiatique. Le principe de base est qu'aucun mouvement ou aucune association ne peut se servir du site pour son unique promotion au détriment des autres. Le site est donc ouvert à tous, la publication étant automatique et transparente, aucune subjectivité personnelle ne peut empêcher telle ou telle nouvelle d'apparaître.

Le travail d'organisation qui se cache derrière le site n'est pas l'?uvre d'un seul mouvement. Les participants font partie d'organisations très différentes et certains ne font, même, pas partie d'autre groupement. Ce qui pouvait paraître exceptionnel il y a cinq ans arrive lors des réunions Indymedia : des personnes aux opinions très différentes sur notre société se côtoient pour mener à bien une initiative commune. De même, les visiteurs possèdent également des vues très distinctes. Ces différences amènent des tensions dans les discussions (que se soit lors des réunions ou lors des débats sur le site), mais en règle générale, ces contradictions permettent à tous de se découvrir l'un l'autre, et elles permettent d'unifier une partie des mouvements de gauche autour d'un même projet.

Mais, malheureusement, comme dans tous les mouvements militants, le travail demandé pour organiser au mieux l'information diffusée exige beaucoup d'efforts et de frais financiers. Les voyages vers les différents lieux de contestation, le matériel (cassettes vidéo, matériel informatique, tracts de promotion, appareils photo digitaux?), le travail en plus d'occupations professionnelles et familiales? rendent cette activité sont souvent éprouvante à long terme.

De plus, la nature militante de la majorité des lecteurs-participants oriente les nouvelles publiées vers une actualité qui montre, en grande partie, les nouvelles liées aux visiteurs du site. Ainsi, sur le site belge et en plus des évènements purement « anti-mondialisation », l'actualité développée est marquée par une grande participation d'organisations comme le Collectif sans Ticket, ou le Collectif contre les expulsions, et par des articles liés au PTB ou au POS? Le site semble alors souvent limité à certaines actualités.

Malgré le bon vouloir de chacun à l'heure actuelle, il n'y a pas assez de participation pour des actualités tout aussi importantes comme celle des luttes syndicales en général. Lors de la liquidation de Continental à Herstal, personne n'a publié d'information ou d'interviews sur le site à ce sujet. Le thème était intéressant, mais Indymedia fonctionne grâce à la participation des personnes concernées. Le site n'est pas encore très connu dans le milieu syndical, les travailleurs de l'usine Continental n'ont peut-être même pas accès à Internet.

En France, la fermeture de plusieurs usines de Danone a donné lieu à une mobilisation sur le net qui a été retransmise sur Indymedia-France. Des activistes de Réseau Voltaire ont monté le site www.JeBoycottDanone.org (qui a été interdit par la suite après une procédure judiciaire de la multinationale pour interdire l'utilisation de son nom et de son logo pour la campagne de pression citoyenne). Ainsi, les habitués de l'utilisation du nouveau média électronique ont souvent le réflexe de contribuer à l'actualité des sites Indymedia, mais ces derniers restent encore loin des préoccupations du grand public.

Evidemment, nous sommes au début d'une nouvelle ère de l'information et il est très probable que l'utilisation d'Internet augmente dans les années à venir. De plus, Indymedia est relativement nouveau et il faudra sûrement plusieurs années avant que tous les acteurs des mouvements citoyens participent à l'actualité diffusée sur les sites. Mais, lors des manifestations « anti-mondialisation », la notoriété des Centres des Médias Indépendants augmente de mois en mois. En Europe, le mouvement existe depuis un an et les différents organisateurs des grandes manifestations font souvent appel aux IMC pour s'assurer de la présence de média activistes afin de rendre compte des évènements.

De plus, Indymedia est une étape et une opération parmi d'autres pour permettre la diffusion la plus réelle possible de l'actualité. Le journalisme en général, et probablement le monde commercial, vont s'intéresser à ces évolutions. Indymedia, lui-même, n'est pas assuré de survivre encore des années. Le monde politique et financier souhaite une législation de plus en plus importante du net.

Ce n'est pas une tâche facile, mais petit à petit le monde politique réglemente de plus en plus le réseau, de la même façon que les ondes hertziennes ou radio l'ont été. Si ça continue au même rythme, les initiatives non institutionnelles ne pourront occuper que de moins en moins le réseau, ce qui limiterait la liberté de publication sur le net.

Le centre Indymedia-Germany, créé récemment, a dû s'adapter aux législations allemandes en matière de contenus racistes : ils ont dû adapter le concept d'Open Publishing afin d'empêcher la publication, même de courte durée, de contenu raciste ou nazi. Certaines législations, promues sous des idées très nobles comme l'anti-racisme ou la lutte contre la pédophilie, ont quand même des effets néfastes sur la liberté d'expression.

De plus, la nature engagée du mouvement médiatique le confronte souvent à la police et aux autorités officielles. A Prague, par exemple, la police s'est rapidement déployée devant les locaux des média activistes afin d'effectuer des contrôles d'identité sur les personnes qui entraient ou sortaient. Indymedia a même, suite aux évènements, été caractérisé d'organisation terroriste et propagandiste par les autorités politiques.

L'agence de presse AP a qualifié Indymedia, dans des dépêches sur l'actualité du sommet du WEF à Davos, d' « organe de propagande » des organisations extrémistes qui organisaient les manifestations.

Pendant les manifestations contre la zone de libre échange des Amériques de Québec en avril 2001, le FBI a fait une descente dans les locaux d'Indymedia-Seattle qui abritent les serveurs Internet pour toute la planète. Il souhaitait connaître les adresses électroniques (adresses IP) qui ont servi à des activistes pour publier, suite à un vol selon la police, des plans des forces de l'ordre québécoises. Mais il a néanmoins souhaité la remise de toutes les adresses des utilisateurs du réseau international. Il paraît cependant important pour un média libre de permettre à ses utilisateurs de rester anonymes vis-à-vis des autorités. La position des collaborateurs d'Indymedia-Seattle semble alors bien inconfortable[18].

De même, il semble bien difficile d'imaginer quel sera le futur du média activisme et du journalisme en général. Il semble de moins en moins concevable que le journalisme puisse survivre dans une vision économique et marchande de la discipline. Une profession qui ne peut plus assurer, faute d'effectif, les missions qu'elle se donne, n'a aucune garantie pour son avenir.

De même, l'avenir de la « Société de consommation » n'est pas assuré. Les voix des « anti-mondialisation » reçoivent des écho favorables même si les autorités gouvernementales et financières se dirigent, encore et toujours, vers une société économique internationale de plus en plus déréglementée en faveur du marché.

L'avenir de l'information et de la société mondiale en général dépendra alors d'un savant mélange entre les désirs des puissants et ceux des résistants. L'amélioration passera par une conscientisation et une implication accrues des citoyens envers la société dans laquelle ils vivent. Mais elle connaîtra des obstacles, et il semble que seule une démocratie mondiale performante mettra fin aux mensonges organisés.