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Après Porto Alegre Extrait de la revue Transversales-Science-Culture n°68 / avril 2001 (en lecture à notre bibliothèque). Des mois ont passé et le recul permet aujourdhui de mesurer à quel point la tenue du premier Forum social mondial, à Porto Alegre a été un événement majeur. Plus de 10.000 militants associatifs, syndicaux ou politiques, venus de tous les continents, ont, par leur simple rassemblement, fait la preuve qu'un autre monde était possible que celui imposé par les marchés financiers, les multinationales et les gouvernements néo-libéraux. Passé l'euphorie de l'événement, et sans vouloir céder à un quelconque masochisme, il faut aujourd'hui nous interroger sur ses suites. Si l'ambition est bien de dessiner un autre monde, il faut sans tarder se mettre à la tâche. Le repli souverainiste étant exclu et la simple régulation de l'économie de marché savérant notoirement insuffisante, cest une authentique citoyenneté planétaire, dotée d'outils politiques et économiques adéquats, qu'il s'agit de bâtir. Ce chantier, Tranversales entend y apporter sa contribution en soulevant quelques transverses. En voici trois
Vers une société civile mondiale. « De la campagne contre l'AMI au Forum social de Porto Alegre, en passant par le mouvement Attac et le sommet de Seattles, les mouvements civiques et sociaux sont progressivement passés d'une logique de résistance à une logique de proposition. Ce changement constitue l'une des originalités de Porto Alegre et en fait une étape majeure dans l'émergence d'une société civile mondiale. L'intuition fondatrice de Davos était bonne : les changements radicaux (techniques, écologiques, économiques, culturels), mélangés indistinctement dans un mot valise : la mondialisation, changent la nature des modes de régulation. Le monopole étatique de la régulation internationale a disparu : il faut donc inventer de nouveaux espaces de dialogue qui participent à l'émergence de nouvelles formes de gouvernance mondiale. À partir de cette intuition juste, le dérapage s'est fait de deux manières : d'une part, en confondant mondialisation (le fait irréversible de nos interdépendances) et globalisation économique (l'idéologie, simplette et connotée historiquement par la chute du monde communiste, que tous les problèmes du monde sont réglés par le marché) ; d'autre part, en croyant qu'une réunion des puissants de ce monde, chacun enfermé dans ses modes de pensée et ses intérêts, peut tenir lieu de démocratie et peut accoucher des mutations urgentes, mais allant à l'encontre de leurs intérêts et de leurs habitudes. Cette double dérive, Davos en est le symbole et ce n'est que justice s'il se trouve soudain diabolisé et tout étonné de l'être ! Il en est le symbole, mais pas la cause. Un G7 qui se prend pour le directoire du monde, des institutions financières internationales prisonnières de leur mandat et de leurs actionnaires, des États soucieux de retenir leurs gros contribuables : tout, depuis la chute du mur de Berlin, a facilité l'émergence d'une « démocratie censitaire » à l'échelle mondiale où seuls les riches ont le droit de vote, le droit dimposer aux pauvres une morale qu'ils sont loin de respecter, prodiguant sans vergogne des conseils de « bonne gouvernance » qu'ils ne mettent pas en oeuvre eux-mêmes. Et ces formes policées de ploutocratie induisent, comme toujours, une myopie collective que symbolise l'anxiété sur les milliards de gens qui ne mangent pas à leur faim, sur le fossé croissant entre riches et pauvres, sur la dilapidation des richesses de la planète, sur l'incapacité des puissants de se mettre d'accord à La Haye sur la mise en oeuvre de l'accord sur l'effet de serre de Kyoto pourtant bien timide -, sur le délire eugéniste de nos docteurs Folamour des biotechnologies, sur les dérives imprudentes de l'agriculture productiviste, et jen passe Mais le peuple est plus éduqué, plus lucide, mieux informé qu'il na jamais été. Il voit plus clair et plus loin parce quil nest pas enfermé dans sa tour d'ivoire et dans sa suffisance ; parce qu'il nest pas pris dans le cercle magique de la réassurance mutuelle de ceux qui cotisent si cher pour en être. Les étapes d'une gestation progressive. Face aux défis de la mondialisation, il y a évidemment urgence à ce qu'une société civile mondiale s'invente et s'organise. Cela ne peut se faire qu'au prix d'innombrables tâtonnements. Cette invention s'est dabord manifestée, il y a longtemps déjà, par la naissance et le développement d'ONG internationales spécialisées Puis, à l'occasion des grandes conférences de l'ONU qui ont ponctué les années 1990 depuis le Sommet de la Terre de Rio (1992), la société civile a été de plus en plus associée, même avec un strapontin, aux débats officiels Les instances multinationales avaient bien besoin d'elle pour sortir de leur face-à-face avec les États ! Elle (la société civile) a découvert qu'en pratiquant l'art du réseau mieux que les États, elle était vite plus compétente que les experts officiels qui ne disposent que d'une information unilatérale. À l'occasion de la campagne contre l'AMI (Accord multilatéral sur linvestissement), les ONG (qui ne sont qu'une petite partie de la société civile) ont aussi découvert le parti qu'elles pourraient tirer d'internet Le combat contre l'AMI (a une) valeur symbolique et (un) effet dapprentissage considérables. Valeur symbolique : « Le peuple s'oppose à la négociation secrète qui va livrer les États aux puissantes multinationales ». Effet d'apprentissage : une campagne internet, partie du Québec et sans moyen, fait voler en éclats le « complot » et oblige les puissants de la terre à aller se rhabiller ! De quoi faire sortir du sentiment d'impuissance qui sétait imposé après la chute du mur de Berlin. Décidément, ça vaut la peine de ressortir les drapeaux rouges de la naphtaline L'étape daprès, ce fut Seattle, précédé par le succès significatif du mouvement Attac Seattle : une coalition hétéroclite des « anti », portant des revendications aussi contradictoires entre elles que l'étaient les points de vue des délégués officiels à l'OMC, semble en mesure de faire trembler les plus puissants. Génialement joué ! Bénéficiant dun apprentissage déjà ancien qui s'apparente au judo, les « mouvements » savent comment utiliser à leur profit le puissant phare médiatique braqué sur la rencontre officielle et le détourner à leur profit. La rencontre officielle n'est plus que le faire-valoir de la protestation José Bové se pointe à une conférence de presse du délégué américain. Voyant le protestataire, le délégué se retire et José tient une conférence de presse improvisée, bénéficiant gratuitement d'un parterre international de journalistes venus assister à un autre spectacle.
Derrière le spectacle des petits qui roulent les grands dans la farine (Robin des bois, Astérix,), il y a beaucoup plus sérieux. Cest que les positions comme celles de José Bové sont argumentées, nourries de contacts au sein de réseaux internationaux. Cest que le slogan « le monde nest pas une marchandise » fait mouche tout simplement parce quil est juste, parce quil est fondamental, parce quil se met à résumer, ni plus ni moins, la lutte de la civilisation contre la barbarie.
Néanmoins, Seattle a souffert de deux faiblesses considérables. La première est liée à son succès même. La manifestation bénéficie de la concentration médiatique pour la conférence officielle mais, de ce fait, laisse la définition de l'agenda aux États. La rue continue à courir après l'événement. La seconde faiblesse tient au registre purement contestataire. Une addition de refus ne fait pas une stratégie. La nécessité d'élaborer des propositions, de passer en quelque sorte de la défensive à l'offensive, les mouvements de toute sorte l'ont compris depuis quelques années déjà. Ils voient bien que les campagnes médiatiques, spectaculaires, permettent de gagner des batailles mais qu'une somme de victoires ponctuelles n'empêche pas de perdre la guerre. Dans cette élaboration dalternatives, les mouvements restent, après la chute du mur de Berlin, largement sans repères. Plus personne ne croit au grand soir. Il faut réinventer des alternatives dans le contexte, radicalement nouveau, d'interdépendances mondiales d'une telle ampleur qu'elles interdisent le repli sur soi. Porte Alegre tire dune certaine façon la leçon de ces deux faiblesses. Cest, pour la première fois peut-être, un rendez-vous fixé par la société civile, certes appuyée par la mairie de Porto Alegre et lÉtat du Rio grande do Sul, mais avec son agenda propre. En outre, la volonté est affichée de donner la priorité à l'élaboration de propositions. Ce sont deux changements majeurs, d'une grande portée pour l'avenir. On est encore loin du compte, bien entendu. Ce forum n'est mondial que de nom. Il ne brille ni par la diversité des pays, ni par la diversité des milieux Cest cette double nouveauté qui m'intéresse dans Porto Alegre. Cest elle qui fait le pont avec la démarche de l'Alliance pour un monde responsable et solidaire [2], dont la Fondation Charles-Léopold-Mayer soutient, depuis 1994, le développement. Quel est en effet le point de départ de l'Alliance ? Le constat de l'impasse à long terme de nos modèles actuels de développement. L'étrange inversion des moyens et des fins, qui a fait de la science et du marché, outils extrêmement puissants et opérationnels dont sest dotée l'humanité des sortes de finalités valant par elles-mêmes, illustrées par le faux bon sens qu' « on narrête pas le progrès » ou l'illusion de la fin de l'histoire. Cest aussi la conviction que les mutations à conduire dans les cinquante prochaines années sont de même ampleur et de même complexité que celles qui nous ont fait passer, il y a quelques siècles, du Moyen Âge au monde moderne. Créer la confiance. Ces mutations, qu'il importe d'anticiper si nous ne voulons pas qu'elles nous soient imposées tôt ou tard par des catastrophes écologiques, sociales et politiques, les puissants de ce monde, responsables politiques ou économiques, ne sont pas capables de les concevoir et de les conduire. Non parce quils sont méchants, cyniques ou animés de mauvaises intentions. Simplement parce quils sont trop pris dans le court terme, trop enfermés dans leur système de représentation, avec trop d'intérêts investis dans l'état présent du monde pour parvenir même à les concevoir. De là vient le devoir d'ambition et l'urgence de la construction d'une société civile. Le village planétaire est une tour de Babel cloisonnée : d'une culture à l'autre, d'un milieu à l'autre, d'un domaine à l'autre Il faut coudre. Relier. Créer la confiance. Partir de l'expérience pour inventer. De l'éthique à la science, de la production à la consommation et à l'échange, de la gouvernance locale à la gouvernance globale, de l'élaboration de nouveaux termes de gestion des relations entre l'humanité et la biosphère, l'eau, l'énergie, les sols, la biodiversité c'est tout cela quil faut mettre simultanément en mouvement. C'est cette dynamique laborieuse que représente l'Alliance pour un monde responsable et solidaire, née en 1994, et qui organise, en décembre 2001 à Lille, une véritable assemblée mondiale où se confronteront les cultures, les milieux et les thèmes. Cette rencontre se situe bien comme une étape de plus dans la construction dune société civile mondiale. |