Les graves dérives réformistes
Dans une Newsletter de juin 2007(*), Pierre Jonkheer, député au Parlement européen, Vice-président du groupe VERTS-ALE, tentait d'expliquer la nécessité d'une politique des petits pas plutôt que de vouloir porter le couteau dans la plaie.
Tout en regrettant qu'on voudrait « relancer l'Europe sans les citoyens », il en profite pour accuser les partisans du non d'être responsables de cette situation. Les "non" ne sont quand même pas responsables d'avoir été minorisés. N'est-il pas pervers d'accuser les partisans d'une Europe citoyenne d'avoir conduit à l'inverse alors que la cause est la minorisation et non leur volonté ?
N'est-il pas paradoxal de regretter ce blocage maintenant, alors que tout avait commencé par un tel refus de consultation de la population dans de nombreux pays, dont le nôtre ?
Parmi les conséquences du « non », il y aurait aussi le retour aux amendements des anciens traités qui conduirait à un retrait de la « lisibilité des textes ». Faut quand même être gonflé pour oser affirmer que le projet de TCE était plus lisible.
Selon Jonckheer, la "citoyenneté européenne" serait une priorité absolue. La priorité ne serait-elle pas plutôt de sauver la planète de la gabegie organisée par les nantis de ce monde ? Or il est indéniable que l'Europe actuelle est majoritairement de droite. A quoi pourrait servir une citoyenneté européenne si c'est pour jouer dans la cour des grands saccageurs ?
Se soumettre à la loi du nombre est inacceptable, car c'est faire des concessions au néolibéralisme, système le plus destructeur de la nature qui soit (son fondement même est la bride lâchée sur l'égoïsme humain). Il n'est pas non plus de système plus efficace pour agrandir les fossés entre riches et pauvres, entre pays dits développés et pays dits, par bel euphémisme, "en voie de développement". Il suffit d'écouter les pleurs de la Terre et du Tiers-monde pour en être convaincu. Enfin il n'est pas de système moins démocratique, hormis les dictatures, mais c'est une dictature, celle du fric. On l'a bien vu lors de cette « élection » sur le projet dans la manière de « voter ». Laisser la liberté ou non d'organiser un referendum, c'était laisser aux politiques véreux le soin de décider pour le peuple à l'heure où l'on constate un fossé grandissant entre eux.
Tous les partis traditionnels conservateurs ou progressistes réformistes sont concernés par cette critique. Ils partent de l'idée que si on n'a pas la majorité, il faudrait se soumettre pour permettre quelques avancées. Si je comprends bien, ils se vendent sur le fond pour avoir des miettes. Vu la situation dramatique dans laquelle nous sommes plongés, le temps presse et n'est plus aux tergiversations. Tout réformisme devient collaboration destructrice.
Le Mouvement Réformateur annonce bien la couleur. Il est le défenseur par excellence de l'idéologie sous prétexte qu'elle nous a permis, il y a plus d'un siècle, de décoller de la misère. Elle fut en effet un moteur puissant basé sur la liberté : liberté de pensée, liberté d'expression et anticléricalisme qui en était le conséquence. Jusque là, pas de problème, mais la liberté d'entreprendre déboucha vite sur la liberté d'exploiter les autres et le moteur s'est emballé jusqu'à ne plus tenir compte des premières libertés et de la sauvegarde de l'harmonie sur terre.
Le CDH a eu beau changer le terme chrétien en humaniste, il ne faut pas être dupe. Le parti n'a récupéré de l'humanisme que le côté charitable qui n'a jamais perturbé la bonne répartition entre riches et pauvres. Un humanisme étrange qui persiste à distiller un moralisme rétrograde et culpabilisateur en matière d'éthique. Deux mille ans de soumission et d'exploitation de la femme. Combien de vies gâchées ?
Les socialistes ont, eux aussi, eu leurs heures de gloire lorsque les syndicats, par de véritables combats, ont permis aux ouvriers d'élever leur niveau de vie. Cela fut bénéfique jusqu'à ce que les ouvriers deviennent eux-mêmes des petits bourgeois soucieux de défendre leurs acquis. A ce moment, il ne fut plus possible de les mobiliser. Les mobiliser sur quoi d'ailleurs ? Sur plus de confort à l'heure où nous savons que c'est la surconsommation qui est à remettre en question, à l'heure où les multinationales sont libres (encore une liberté) de déménager où la main d'œuvre est dérisoire ? Et puis, il y a les traites en fin de mois... On s'est donc de plus en plus laissé gangrener par le système. Ignacio Ramonet a vu juste lorsqu'il analysa, au lendemain des dernières élections françaises, les causes de la défaite de la gauche. (**)
On a cru, en 1980, qu'Ecolo allait bouleverser la donne. Mais lui aussi, de révolutionnaire est devenu réformiste et de plus en plus à droite. Tout en restant les plus grands défenseurs de l'environnent, ils se sont mis à rêver au « développement durable ». Une belle illusion qui permet de garder le système et de rêver à la possibilité de se développer quand même. Illusion s'il s'agit de se développer matériellement s'entend.
La grande crainte des réformateurs est la révolution... sous-entendue sanglante. Mais ce n'est pas de cela dont nous avons besoin, mais d'une révolution pacifique des esprits. Accepter de vivre plus simplement, mettre un terme à notre boulimie de biens de consommation, développer notre esprit critique à l'égard des merdes qu'on nous vend et exiger des hommes politiques qu'ils adaptent les lois à ces nouveaux paradigmes, qu'ils reprennent enfin le pouvoir face aux multinationales.
Pour l'instant, les grands de ce monde mijotent un plan pour contourner leurs difficultés en permettant dorénavant de se passer de referenda. La tactique réformiste des petits pas ne pourra jamais contrer la puissance des nantis. Dans la situation actuelle, la majorité est de droite ou de gauche caviar bien contente d'avoir pu s'élever matériellement. Tant que les mentalités n'auront pas évolué, un leadership serait suicidaire.
Et pendant ce temps là, le bulldozer turbo-capitaliste rase tout, détruit notre source de vie et met la planète à feu et à sang.
Mais réveillez-vous donc ! Et ne vous laissez pas prendre à l'argument du vote utile. Car est-il utile de voter toujours pour les mêmes qui, s'ils sont en nombre, nous ont aussi amenés là où nous sommes ?
Qu'a-t-on besoin de faire partie du troupeau bêlant qui assassine la planète ?
Faut-il donc, par pragmatisme, renier son idéal ?
Enfin, a-t-on besoin de vaincre pour entreprendre ?
Henri Van den Eynde.Le 10 juillet 2007.
(*) Conseil européen de juin 2007 : « Relancer l'Europe » sans les citoyens ?
(**)"La gauche a perdu la bataille des idées. Et cela depuis que son expérience gouvernementale l'a conduite à bloquer les salaires, à fermer des usines, à supprimer des emplois, à liquider les bassins industriels et à privatiser une partie du secteur public. Bref, depuis qu'elle a accepté la mission historique, contraire à son essence, d'« adapter » la France à la globalisation, de la « moderniser » aux dépens des salariés et au profit du capital. Là est l'origine de la défaite actuelle." (« Le Monde Diplomatique » - I. Ramonet)