Des mutations du capitalisme à son dépassement.

Par Pierre Beauvois, Ingénieur civil métallurgiste ULB, Président du Parti Communiste.

Introduction à une alternative: 3 séances : Séances des 8, 15 février et 11 octobre 2003

Contribution au débat préparatoire auCongrès du Parti communiste.

1. Le constat

Ce chapitre devrait, d’abord, concerner une appréhension des évolutions de la société capitaliste moderne, tant sur le plan économico-social que sur celui de la démocratie et des institutions diverses, ce compris les structures politiques et syndicales. On ne peut redéfinir la gauche sans mesurer l’état de l’adversaire.

Ensuite, il s’agirait de situer les évolutions du parti au cours des dernières décennies et dans ce contexte et, comme le dit le texte proposé, savoir d’où l’on vient.

1.1. De l’évolution du capitalisme .

1.1.1. La fin de la phase keynésienne, dans les années ’70, a marqué le retour en force de la « régulation » par le marché, ramenant simultanément aux références historiques du libéralisme économique à savoir la concurrence, la « liberté d’entreprendre » , de produire où on le souhaite, n’importe comment, n’importe quel bien et quel service et dans n’importe quelles conditions.

Cette évolution s’est opérée au détriment de tendances non-marchandes impulsées à partir de la mise en compétitivité du capitalisme avec un socialisme finalement non-réalisé mais ayant , de part son existence même, un poids antagoniste réel qui a permis l’émergence de la phase keynésienne et des avancées sociales identifiables en Europe.

1.1.2. Dès les années ’50, une nouvelle étape dans une mondialisation, déjà très ancienne, des échanges et des productions, s’est traduite par le débordement géographique des états industriels façonnés au 19me siècle, lesquels dominaient, en les monopolisant , leurs marchés intérieures annexés de ceux de leurs colonies officielles ou officieuses. 

Ceux qui découvrent la « mondialisation » ont peu étudié leurs cours d’histoire ou les ont oublié. L’empire anglais, la puissance de la livre Sterling et les bases militaires sur la route des Indes préfigurent les politiques actuelles des USA. Il y a substitution d’impérialismes, évidemment dans d’autres conditions. Ce débordement des « nations » s’est accompagné du développement des structures transnationales privées dans les trois secteurs de l’économie, d’une accélération des processus de concentrations financières internationales, le tout remettant en cause peu à peu les structures institutionnelles mises en place par la bourgeoisie elle- même, en lieu et place de l’héritage des structures monarchiques et des anciens empires.

On est donc dans une remise en question par la nouvelle grande bourgeoisie des structures héritées de l’ancienne bourgeoisie marchande et industrielle. 

Mais on reste dans le même schéma des dominations entre impérialismes, en passant cette fois, au-delà du niveau de l’Etat, vers des sous-ensembles géographiques.

1.1.3. Les structures, héritées du I9 me siècle,auxquelles le mouvement ouvrier avait su imposer certaines conquêtes sociales et démocratiques, ont largement renoncé à leurs pouvoirs politiques au profit de nouveaux pouvoirs a-démocratiques et supranationaux, strictement calés sur le dogme du marché et d’une régulation monétariste dominée par le dollar. 

Le processus de concentration capitaliste s’est soldé par la réduction numérique de l’importance des classes d’indépendants, d’agriculteurs ainsi que par une prolétarisation accrue des classes moyennes productives qui, actuellement, vont bien au delà de la classe ouvrière traditionnellement identifiée.

On est donc concrètement confronté à l’élargissement d’un prolétariat annoncé par Marx et Engels. Cependant, actuellement, l’esprit commun d’intérêt de classe en est largement absent, encore que.

1.1.4. Le processus de concentration débouche aujourd’hui sur la phase d’oligopolisation de l’économie mondiale. Celle-ci est une contradiction manifeste en regard du concept, toujours médiatiquement « sacralisé », de la concurrence. 

« La gauche » y est très peu attentive. Rares sont les débats, les contestations, sur les ententes de prix et de choix technologiques entre les cartels. Les exemples sont pourtant quotidiens. On est donc en présence d’un déficit intellectuel et critique, y compris dans le chef de bien des militants du PC. 

De même, ces concentrations financières ont conduit à la prédominance de la classe des managers , à la disparition progressive des bourgeoisies industrielles, marchandes dont l’on a pu considérer, dans leur longue phase d’émergence politique, dans leur substitution progressive à la féodalité et à la noblesse, qu’elles disposaient de la maîtrise d’une nouvelle forme de développement économique. 

Donc, c’est la disparition progressive d’une compétence classiste, de sa capacité créatrice techno-organisationnelle dans la transposition des avancées scientifiques construite à partir de la Renaissance. On oserait un parallélisme avec la déperdition des compétences de la féodalité.

1.1.5. L’étiolement du concept du « chevalier d’industrie » , configuration très présente dans le tissu industriel wallon jusqu’à la seconde guerre mondiale, notamment en tant qu’acteur de développement, comme la disparition progressive de l’importance du capital propre de celui-ci dans son l’entreprise, détruit littéralement le mythe fondateur libéral.

La « gauche » n’en dit mot. Nous non plus !

Organisatrice de l’exploitation du travail pour assurer l’accumulation du capital fixe et , si besoin coutumier s’en faut, de le dévaloriser, une part du patronat industriel avait au moins, au départ, le sens de l’initiative, de la maîtrise de la gestion et de la création.

Elle assumait les risques de la loi de la jungle qu’elle revendiquait, idéologiquement, au départ. 

Rapidement, le développement du rôle de l’Etat national fut conçu comme une béquille du capital. Les crises ferroviaires puis charbonnières en furent les premières révélatrices, suivies des lois d’expansions industrielles et de celles concernant les cinq secteurs « nationaux » en Belgique. 

Le capitalisme monopoliste d’Etat s’est systématisé dès les années ’60, grâce au soutien délibéré de la social-démocratie. 

De l’accompagnement, initial, par les finances publiques, de l’initiative privée, industrielle ou de services et d’une réelle croissance économique, on est passé au soutien public à l’obtention de rendements financiers privés, ce indépendamment d’un développement économique réel sensible. Je ne reviens pas ici sur la destruction de la mécanique wallonne, de l’agroalimentaire, de la carbochimie , de l’automobile remplacée par l’auto-montage. 

On évolue d’avantage, aux USA comme dans les principaux pays de l’Europe, vers un CME fondé essentiellement sur la relance des dépenses d’armements , sur les défiscalisations diverses et sur les rendements boursiers que sur la création de nouvelles valeurs ajoutées.

On est donc dans une phase accrue de destruction des dépenses sociales publiques pour consolider ou restaurer le taux de profit au moment même où l’on renoue avec une phase économique de difficultés et de perte de créativités.

1.1.6. Les fonctions créatrices, organisationnelles du travail, commerciales, de gestions sont de plus en plus largement sous-traitées vers les couches prolétarisées ainsi que vers les PME.

Celles-ci se rapprochent du prolétaire en terme de statut d’exploité,même si elles l’ignorent. Il y avait 80.000 entreprises en Belgique voici 20 ans. Il en existe 260.000 aujourd’hui. Des cadres exclus créent leurs entreprises, on parle de TPE, toutes petites entreprises. Dans la liquidation de la Sabena , les pilotes ne sont pas mieux traités que le reste du personnel. Le malaise des cadres va bien au delà des insécurités financières et d’emplois. Il englobe de plus en plus la finalité de l’entreprise, les choix technologiques, les contraintes imposées par les « financiers » aux producteurs , aux chercheurs.

1.1.7. Le financement de l’investissement est de plus en plus le fait du pouvoir public qui, en additionnant les aides régionales, fédérales, européennes atteint les 40 à 50 % de la mise.

Quant au reste, ce financement est aussi de plus en plus le fait d’une organisation de la collecte de l’épargne privée de la classe moyenne et des entreprises subalternes via les réseaux bancaires et des fonds de pensions relevant de l’activité des banques- assurances, secteur oligopoliste lui aussi.

Il y a donc, d’une part, une incapacité de la « gauche classique » de faire la critique du modèle libéral qui est idéologiquement complètement à côté de ses repères annoncés et prétendus. 

Il y a donc, d’autre part, une incapacité de la gauche à offrir les esquisses d’un autre mode de développement.

Mais, au delà de ces incapacités intellectuelles, dans notre pays en particulier, il y a, de ce fait, inconsistance en matièred’un autre projet politique. Cette inconsistance vient d’une non prise en compte de diverses évolutions sociales. A savoir les éléments gestionnels suivants :

- Il y a avancée de la « socialisation » des savoirs, des compétences de création et de gestion.

- Il y a avancée de la « socialisation » de la propriété des moyens de production même si elle est dissimulée.

- Mais il y a « dictature » en terme du pouvoir de gestion , donc sur la mise en œuvre de ces deux moyens essentiels de production.

- C’est donc de la « socialisation » de la gestion qu’il doit être question. 

- Et la gauche n’en dit mot.

Il y a, en plus, inconsistance dans la critique de la dite « gauche » des mythes fondateurs de l’économie libérale, immédiatement capitaliste.

1.2. De l’évolution du « politique ». 

1.2.1. La naissance du « parti » populaire résulte de la création d’un conglomérat entre diverses formes structurelles des solidarités sociales, culturelles etc.. qui deviennent structurantes du fait d’un dénominateur commun : l’idéologie. 

Celle-ci peut promouvoir la lutte des classes pour le gestion de l’économie, de la culture, soit le droit à un meilleur partage de la plus-value, soit encore une cohésion religieuse, ou autre, interclassiste, soit encore la sacralisation de la domination de l’entrepreneur. 

Le mouvement ouvrier naît de cette addition entre des outils d’aides, de solidarité évidemment, de revendication organisée, d’organisations culturelles et sportives censées améliorer la qualité de la vie et de l’aspiration à un autre partage.

1.2.2. Chapeautent cet ensemble les diverses idéologies . Les unes et les autres rivalisent en terme d’efficacité dans leurs apports respectifs aux populations tant que les extensions de la démocratie déléguée représentent en enjeu en terme de pénétration électorale dans l’opinion des différentes options idéologiques. 

A l’action commune socialiste, le courant chrétien répond par le MOC. Et les PC aussi ne se privent pas d’avoir leurs syndicats, mutuelles, coopératives et organisations sociales diverses.

Remarquons donc que deux, puis les trois composantes voir les quatre, avec le fascisme, des courants politiques populaires ont construit des réponses organisationnelles semblables en terme de besoins. Syndicats, coopératives, organisations de jeunes, de femmes, dans le cadre d’un encadrement concurrentiel de la société civile. 

On est dans le concept de parti de masse car immédiatement de «services».

Le « Parti » fédère à posteriori, souvent, un ensemble de structures de services qui permettent d’encadrer depuis « la naissance jusqu’à la mort » des affiliés et des sympathisants. Le choix des appartenances est à la fois idéologique et d’efficacité dans le service rendu. 

On peut évidemment débattre , au fil du temps, de la préséance de l’un sur l’autre. Mais dès lors que,
- d’une part, les divergences idéologiques entre les diverses composantes du mouvement populaire s’étiolent du fait de la référence « unanime » au marché et que,
- d’autre part, l’intervention publique tend à uniformiser, par les législations sociales et autres, à la hausse ou à la baisse, la qualité des services rendus initialement par les structures de services liées aux partis, le concept de parti de masse entre en crise. 

En effet, le développement du rôle de l’Etat keynésien a éliminé largement le champ d’action des partis populaires dans le secteur des services sociaux et autres. 

Les maisons de la culture rendent obsolètes l’utilité des maisons du peuple. De même pour la politique sportive publique ou privée. Hors la Belgique, la mutualisation des soins de santé a largement échappé au politique. Il est fréquent, chez nous, de noter que le choix de l’hôpital, de la mutuelle, du syndicat ne dépend plus de l’idéologie mais de la qualité du service rendu ou de relations personnelles , affectives et d’efficacité.

L’Etat s’est donc largement substitué aux services initiés par les partis populaires. Il en a donc largement réduit le champ d’ action.

La divergence idéologique s’est étiolée. Le débat d’idées aussi. La chute du « mur » y a concouru en évacuant un modèle de référence alternatif.

1.2.3. La société civile, de fait , en occident, mais aussi dans des pays émergents, voit des citoyens capables culturellement de s’organiser par projets, indépendamment des structures politiques classiques et l’on assiste à une tentative de récupération ou de neutralisation de ces initiatives par les structures politiques classiques en intégrant dans leurs listes électorales tel ou tel chef « meute » d’une association en vue comme en s’efforçant de « piloter » financièrement et donc politiquement le mouvement associatif.

Donc, l’ex- parti de masse s’efforce de maintenir son emprise populaire par une domination des nouvelles structures émergentes. 

Ceci constitue autant d’éléments qui conduisent au constat d’une crise du concept du parti politique dans son concept ancien. 

1.2.4. Elle est confirmée, aussi, par la chute de l’ effectif des adhérents.

Aujourd’hui les partis ont une structure plus pyramidale que jamais. C’est vrai dans les partis de droite comme dans ceux « dits de gauche ». 

Quelques dizaines de personnages imposent leurs choix aux élus divers. Le Parlement est une assemblée de « godillots ». Les organisations politiques de base se sont amaigries, partout. La section d’entreprise du PS se confond, au mieux, avec la délégation syndicale et la section communale ne rassemble plus que des employés supérieures municipaux. 

La campagne électorale ne fait plus appel aux relais classiques des militants de base mais s’appuie sur des consultants en communication, sur les influences construites par des médias complaisants et sur des moyens financiers d’origines souvent douteuses. 

A droite, ce sont directement les milieux d’affaires qui montent aux créneaux avec leurs propres moyens. Le projet politique disparaît devant la photo des candidats. . 

Au cours des 20 dernières années, il n’est pratiquement aucun chef d’Etat qui n’ait pas été compromis dans des scandales politico-financiers. Berlusconi, Mitterand, Chirac, Kohl, Andréotti,Craxi , Gonzalez, Spitaels, sans oublier les ténors américains actuels. Et la quasi totalité des chefs d’Etat du tiers monde et d’une large part des dirigeants politiques de l’est. La corruption est devenue une phénomène social .

D’une part, le parti, en général, est devenu essentiellement une filière de promotion sociale où des originaires de la classe moyenne se mettent consciemment ou non au service des managers du privé ou d’un outil directement construit par ceux-ci en échange d’un statut privilégié.

D’autre part, la classe politique , en occident, vu la déperdition de l’influence du clergé comme classe spécialisée dans la communication de l’idéologie dominante, s’est substituée largement à lui dans cet exercice, dans cette intermédiation entre l’intérêt économique des dominants et le peuple. Bref, il faut faire digérer le dogme, économique cette fois.

Nous vivons une crise de la démocratie fondée sur la délégation de pouvoir. Cette crise fait référence à la double « corruption » du concept de démocratie évoquée par Montesquieu dans l’ « Esprit des lois ». Et il s’agit bien d’une double crise. 

Il faut sans doute traduire Montesquieu lorsqu’il explique que la « démocratie a deux excès à éviter : l’esprit d’inégalité qui la mène à l’aristocratie, ou le gouvernement d’un seul ; et l’esprit d’égalité extrême qui la conduit au despotisme d’une seul ». 

En terme d’esprit d’inégalité , nous vivons l’émergence de l’oligopolisme et des mécanismes supra-nationaux, le grand capital ayant reconstitué une aristocratie de fait qui domine et neutralise le suffrage universel.

En terme d’esprit d’égalité extrême, même si le concept est à discuter, nous vivons la déperdition du respect des lois dans bien des domaines, social, fiscal, environnemental.., l’arriéré judiciaire aidant dans tous les cas. Bref nous sommes dans les deux « excès » à la fois.

Le dépassement de la délégation de pouvoir est un objectif essentiel. Et un processus qui prendra évidemment du temps.

1.3. Du Parti.

1.3.1. Né d’une double rupture dans le mouvement ouvrier, les PC sont apparus, au début des années ’20, parce qu’il existait un modèle alternatif au capitalisme et parce qu’ un profond divorce était né entre les sociaux démocrates nationalistes qui avaient des responsabilités lourdes dans l’hécatombe de la première guerre mondiale et le courant internationaliste qui avait oeuvré pour l’éviter.

Ajoutons la haine créée par l’addition des massacres liés à la montée des luttes sociales.

L’émergence du fascisme, conséquence des aspects nationalistes du traité de Versailles notamment , puis la seconde guerre mondiale dont sorti renforcé le camp « socialiste », ont créé un champ politique favorable au développement des PC. Celui-ci s’est élargi dans les années ’50 dans le cadre d’une trilatéralité stratégique. 

a) la lutte à partir des résultats obtenus contre l’exploitation dans le cadre du mouvement ouvrier européen.

b) les avancées dans le domaine de la libération anti-coloniale ou anti-fasciste des peuples. 

c) les avancées économiques et scientifiques du bloc de l’est et sa capacité à contrôler une part croissante du marché mondial tout en étant concrètement un contre-modèle de développement.

Ces trois piliers se sont progressivement étiolés à partir des années ‘70 .

L’efficacité concurrentielle du modèle soviétique a régressé du fait d’un excès de centralisme, économiquement inefficace, comme des conséquences occidentales voulues d’une course aux armements. Les signes débutent dans la seconde moitié des années ’70.( Rapport Kossigine) 

Les espérances des luttes anti-coloniales ont butté sur un non développement économico-social dans la phase post-coloniale comme sur l’arrivée ou la mise au pouvoir de nouvelles « bourgeoisies » locales, nationalistes et souvent tribalistes, faciles à corrompre dans le cadre d’un poids accru des multinationales notamment sur le marché des matières premières.

Quant au mouvement ouvrier ses succès originels ont été peu à peu neutralisés grâce à l’organisation systématique d’une pression internationale patronale multiforme sur l’offre d’emploi dans les pays développés, d’une offensive idéologique construite dans le courant des années ’70 ( club de Rome, Trilatérale..) puis par le passage de l’Etat régulateur social à l’Etat régulateur monétariste. On y ajoutera les aspects sociologiques de la désagrégation de la grande entreprise et comme aspect politique, hors la France de 81 à 84, la montée du social-libéralisme.

1.3.2. Cette phase de montée en puissance du contre-projet, puis son recul, a en fait estompé une part importante, à mon sens, de l’originalité marxiste du Manifeste de ’48 et des textes ultérieures.

Marx n’attendait pas une révolution, un passage à une première phase de la société communiste ailleurs que dans un Etat économiquement très développé. En effet, la sortie du salariat réclamait une société économiquement très productive, un prolétariat organisé, culturellement capable de se substituer à la bourgeoisie pour réaliser l’objectif classique de « chacun selon ses capacités à chacun selon ses besoins » ce qui , au passage pulvérise, le mythe de l’égalitarisme.( critique du programme de Gotha et Erfurt. Marx Engels ed. sociales p 32). Toujours dans le même document, concernant l’enseignement , les auteurs condamnent « une éducation du peuple par l’Etat » en affirmant à contrario « que c’est au contraire l’Etat qui a besoin d’être éduqué d’une rude manière par le peuple ». Ceci renvoie, avec bien d’autres textes, à la plus que profonde méfiance de Marx et d’Engels vis-à-vis de l’apport de l’Etat Bismarkien ou social démocrate (voir le conflit avec Lasalle) puisque l’objectif révolutionnaire est la substitution du prolétariat à la bourgeoise. Et cette substitution implique, comme le dit le Manifeste, que les classes moyennes sont aussi révolutionnaires en considérant leur passage « imminent » au prolétariat. 

La question, donc, des rapport à l’Etat reste fondamentale. 

Elle n’est pas posée par la gauche politique ni par la gauche syndicale qui, au mieux, font de l’Etat ou du service public classique l’alternativeaux privatisations. On reste donc dans un débat où il manque une troisième dimension : celle de la société civile et d’une intervention de plus en plus directe des citoyens dans les gestions.

Après ce petit détour deux rappels : premièrement devant les difficultés à développer la jeune URSS en s’appuyant sur la soviétisation des entreprises et donc sur un prolétariat industriel minoritaire, techniquement et gestionnellement peu évolué, Lénine se rabat sur la NEP, constatant le besoin d’une alliance, sans doute passagère, avec une fraction de la bourgeoisie industrielle moyenne. 

Dans le débat qui opposent les marxistes sud-américains dans les années ‘ 60 s’affrontent deux thèses : celle, symbolisée par Guévara, du passage par une voie armée essentiellement paysanne et celle d’un passage prioritaire par l’industrialisation , donc par la création d’un prolétariat industriel développé.

Ces remarques pour constater que le dépassement du capitalisme implique (nous ne disons plus une dictature du prolétariat) l’émergence d’une démocratie toute autre que celle actuelle distinguant toujours le pouvoir de l’Etat du pouvoir du peuple. Et, donc, le processus de substitution à la bourgeoisie envisagé par Marx dans le cadre d’une alliance très large des couches populaires à construire ( les déjà prolétarisés et ceux qui vont l’être), a été sans doute estompé par une référence idéologique plus forte à 1917 qu’à 1848. Les options dominantes du PC, comme bien d’autres, ont été plus fondées sur la trilatéralité stratégique, donc sur l’élargissement espéré de la puissance économique du camp socialiste et de sa périphérie sans suffisamment percevoir la dimension bureaucratique, centralisatrice des Etats du Comecon. 

Si critiques il y eu, au sein du PC vis-à-vis du modèle socialiste, ce fut bien plus
- sur le manque de droits individuels , à propos de l’intervention de 68, du manque de pluralisme politique, du recul social actuel.
- que sur la perte d’efficacité économique due au centralisme excessif , au refus de décentraliser la gestion des entreprises et d’y associer réellement les travailleurs. D’ailleurs, devant le manque d’action syndicale à l’est face à la dégradation sociale depuis 15 ans, on est en droit de s’interroger sur l’assise syndicale.

On est en droit de s’interroger sur la faiblesse voire la quasi inexistence de luttes syndicales à l’est.

Le pouvoir de l’Etat l’a donc largement emporté sur celui des soviets. C’est sans doute insuffisamment que le PC s’est penché sur cette question bien qu’il ait rejoint dans une certaine mesure le courant qui voulait construire un communisme démocratique au plan européen. L’affrontement entre les partisans inconditionnels du modèle soviétique et ceux qui faisaient référence à la démocratie parlementaire à largement paralysé l’action du PC. J’ajouterai que, indépendamment de la critique bureaucratisation à l’est, le mouvement ouvrier à l’ouest reste largement inapte à avancer dans la démocratie économique . Comme le dit Lochkine, c’est le tabou de la gestion. Et le PC n’a guère avancé dans ce domaine. J’y reviendrai.

1.3.3. Au début des année ’90, l’idée qu’il fallait construire une force manquant à la gauche fut régulièrement évoquée dans les divers congrès mais elle connu peu de tentatives dans sa concrétisation.

L’expérience de GU en fut pratiquement la seule . Encore qu’elle devint très rapidement un lieu d’affrontement entre le PC et le POS et surtout qu’il manqua, dès le départ, une réflexion concernant un projet politique novateur. En fait l’opération GU était en elle largement inspirée par l’expérience espagnole dont on connaît aujourd’hui les limites. Elle commis l’erreur d’aller rapidement aux élections en s’appuyant sur quelques thèmes peu spécifiques. Elle entama, sous la pression du POS, la construction de statuts de parti qui, somme tout, devenait un substitut au PC.

Si le PC a toujours été ouvert à une politique d’alliance, les différentes tentatives ont surtout été conçues dans le cadre de discussions entre des appareils politiques. L’appel de Léo Collart en ’69, concernant le rassemblement des progressistes, a été longuement soutenu par le PC. En témoigne les nombreux articles dans le DR dans les mois qui suivirent tout en constatant que le PS, dans son soucis de rester un parti national donc d’être présent au plan fédéral, renâclait à s’allier à la gauche wallonne, plus préoccupé de poursuivre sa cohabitation avec le PSC. Au fil de temps, la régionalisation avançant peu à peu , revînt l’idée qui avait émergé à l’issue des grèves de ‘ 60, à savoir la perspective de construire une majorité de gauche électoralement possible, à l’époque, en Wallonie. Au sortir de ces grèves, le courant de la gauche syndicale s’était engagé dans la construction du MPW qui réunissait syndicalistes socialistes, communistes, chrétiens ainsi qui divers groupes progressistes régionalistes. Le MPW faisait évidemment du fédéralisme sa principale revendication tout en conservant dans ses rangs les partisans des revendications Renardistes de ’60, à savoir le fédéralisme démocratique et les réformes de structures anticapitalistes, revendication qui fut relativement peu explicitée au fil de cette décennie en dehors du concept de mise sous statuts publics des entreprises en restructuration.

L’étiolement du MPW se solda par la création des partis essentiellement régionalistes comme de RW et le FDF, qui après avoir récupéré les courants les plus fédéralistes, perdirent peu à peu leur aura au fur et à mesure des avancées de la régionalisation. Cet étiolement fut aussi le résultat des stratégies du PS qui su à la fois apparaître comme un porteur de l’idée fédérale tout en maintenant ses préoccupations politiques nationales.

La participation du RW au gouvernement précipita sans doute sa disparition. Et un parallèle me semble envisageable avec les Ecolos dès lors que leur spécificité ,wallonne pour les premiers , environnementalistes pour les seconds, fut en partie captée par d’autres ténors politiques.

Le rassemblement pour une majorité de gauche wallonne refit surface après ’80. Encore une fois celui-ci se fit à partir de convergences d’appareils. PS, FGTB, CSC, PC, RW, SEP, se retrouvèrent au château de Groenendael pour préparer un programme alternatif . L’influence du processus de l’Union de la gauche en France n’était certainement pas absente de cette démarche . Des groupes de travail furent créés pour préparer un projet commun. Très rapidement l’opération fut torpillée par Spitaels mis dans une opposition , au balcon, jusqu’en 1987. En fait ’80, annonçait la fin des espoirs de ’60 avec l’offensive libérale et le basculement de la société à droite ou au centre.

1.3.4. La fin des années ’60 devait aussi coïncider avec le développement partiel de la stratégie de l’UDP.

Amorcée dans le Borinage et à Mons par le Sénateur René Noël et divers progressistes socialistes et chrétiens , l’opération s’inscrivait aussi dans les coopérations progressistes de l’après ’60. Au départ, l’appel de Collart avait poussé le PS à y participer avec les communistes et le Groupe progressiste des travailleurs chrétiens. Le PS quitta rapidement l’alliance. L’UDP se développa essentiellement à partir du terrain communal. A Mons, elle réalisa un score de 26%, supérieur au PS. La stratégie était largement basée sur l’information des populations grâce à un « toutes boites » et un traitement des questions locales et sous-régionales. Les comités de quartiers en étaient un des fers de lance avec des expériences de démocraties directes que certains découvrent aujourd’hui en allant à Porto Alegre, 30 ans après. L’UDP essaima dans la région du Centre, dans le Brabant wallon, modestement à Bruxelles et à Charleroi, dans la région de Tournai.

La préparation des élections communales de ’70 , par le PC, avait fait l’objet d’un important travail de conception dans l’intervention de la politique communale. Le but était d’aider les militants à organiser l’intervention des populations dans les gestions locales, donc d’avancer vers une démocratisation plus directe. Dans le Borinage, dans le Centre et dans quelques autres lieux, l’expérience des comités de quartiers fut systématisée par des militants du PC. Dans ma région, on a pu relever une vingtaine d’expériences dont les deux tiers ont positivement abouti en l’espace de trente ans.

Le concept d’intervention plus directe dans les gestions fut une pratique que le PC a avancé dans les années ’70. Mais une part du parti s’y est opposée en lui opposant l’attachement aux structures classiques du mouvement ouvrier « historiquement organisé »

En dehors de cette tentative de rassemblement des progressistes sur une base annoncée plus autogestionnaire mais à laquelle manquait sans doute la dimension économique, de l’intervention dans l’entreprise, on ne peut ignorer les tentatives du groupe B.Y ( Bastin Yerna) de reprendre le débat annoncé par les années ’60 sur l’avenir de l’économie wallonne. L’intérêt que représentait J. Yerna sur le plan politique n’a pas été sans marquer une tentative de créer une presse progressiste ouverte au débat des années ’90 . La direction du Drapeau Rouge s’y est employée dans une forte collaboration avec le syndicaliste liégeois pour promouvoir le projet « Libertés ». L’échec de cette tentative comme d’autres qui avaient, à notre initiative, visé à unir la presse de gauche sous diverses formes, sont de nature à confirmer encore la volonté de recherche permanente de la partie la plus dynamique du PC à construire des politiques d’alliances.

Enfin, rappelons l’ expérience intitulée « Wallonie Région d’Europe » initiée par José Happart et dont l’objectif s’est avéré rapidement essentiellement électoraliste. La direction wallonne du PC s’y engagea dans un premier temps, essentiellement à la demande de responsables liégeois et carolorégiens. Les rares militants qui s’efforcèrent de participer aux groupes de travail censés définir l’alternative wallonne eurent tôt fait de savoir que celle-ci n’avait plus rien à voir avec les options fédéralistes de ’60. Le mouvement WRE s’est d’ailleurs étiolé dès que les frères Happart aient consolidé leurs carrières politiques et leurs positions au sein du PS.


2. ANALYSE

Quelques questions préliminaires.

.

Des éléments qui précèdent, on retiendra que le processus de concentration capitaliste et la construction des oligopoles au plan mondial tendent à une élimination progressive de la concurrence et donc du marché dit régulateur essentiel.

On note une paupérisation relative accrue due non seulement à l'écart croissant entre revenus du capital et du salariat mais bien plus une paupérisation colossale entre les capacités du potentiel productif et ce qu'il réalise réellement pour les femmes et les hommes.

On retient à la fois un élargissement considérable du prolétariat comme une maîtrise, par celui-ci, de l'essentiel des capacités techno-organisationnelles et scientifiques.

On retiendra encore les processus de «  corruptions » de la démocratie délégataire au sens évoqué par Montesquieu et, parallèlement, l'émergence des capacités « auto-organisatrices », alternatives aux partis de masse, en crise structurelle, voire aux organisations syndicales.


2.1. Tous ces constats conduisent à une première question. Ces tendances sont-elles réversibles dans le cadre capitaliste lui-même ou sont-elles intrinsèques aux fonctionnements systémiques actuel et futur ? Autrement dit, peut-on renouer avec une nouvelle phase « keynésienne » que les néo-keynésiens situent dans une dimension supra-nationale, une autre Europe, un autre ONU, pour réguler, par « le haut » cette fois, un capitalisme sauvage reconstitué ?

Comptons-nous sur une deuxième phase, après les « trente glorieuses », d'une nouvelle « civilisation » du capitalisme ? Sur une amélioration de la délégation de pouvoir ?

Ceci est un élément important d'une reconstruction de la gauche. Il faut en débattre concrètement.

Ou pensons-nous, avec les post-capitalistes, que ces aménagements ne sont plus envisageables et qu'il faut passer au dépassement ? Mais comment le concevoir autrement qu'en restant bloqués sur le discours « contre » et la mythologie révolutionnaire ?

Mon hypothèse de travail est de répondre par la négative.

C'est le « ni, ni » . Ni un réformisme adaptateur néo-keynésien, ni le romantisme gauchiste ou la déviance autoritariste stalinienne, et tous les mythes inefficaces du passé.  

Ceci mène d'ailleurs à acter la crise de la social-démocratie, l'impossibilité de renouer , comme le disait Galbraith, voici déjà 20 ans, avec un nouveau keynésianisme , celui-ci étant né essentiellement de l'existence d'un contre-modèle concurrent et d'une crise financière que le capitalisme mondial ne permet plus dans ses dimensions de débâcles, aujourd'hui. Comme il n'y a plus de contre-modèle, il ne peut plus y avoir de compromis keynésien. Comme le capitalisme international est capable de digérer les crises boursières en les faisant payer par la classe moyenne et le peuple, et surtout dans le temps, les chocs brutaux se diluent sur au moins une génération. Bref on amortit, temporairement, les catastrophes financières et on les répartit mondialement.

Le capitalisme dilue dans le temps et dans l'espace ce qu'il imposait plus localement et brutalement voici une siècle voire moins.

Ceci rend encore plus évanescent le débat entre post-keynésiens et libéralisme social. Au moins sur le plan de l'expression communicatrice politique, donc essentiellement démagogique, pas du tout analytique. Le capitalisme, en pleine crise idéologique, récupère parfaitement le schéma social démocrate. Et le mouvement réformiste est neutralisé, de fait !

Depuis la disparition du contre-poids, les PS ne peuvent plus jouer leur rôle d'intermédiation. À savoir : Nous, les sociaux démocrates, plutôt qu'un socialisme, autre, remettant en cause, initialement, la propriété bourgeoise, souvent pour se l'attribuer actuellement aux héritiers d'une classe au demeurant bureaucratique, nous existons politiquement par quelques « concessions sociales à la clef  », lesquelles sont détricotées progressivement depuis 20 ans. D'autant que l'on était, dans les trente glorieuses, en pleine période d'extension des profits , des productivités et que des concessions du patronat n'étaient pas ingérables pour lui même.

 2.2. Une deuxième question en découle.  Si une régulation, autre que celle par une logique marchande, elle même en crise, n'est plus envisageable dans le cadre du système actuel, on aborde alors la question du dépassement ou du processus révolutionnaire.

On ne peut « aménager, réguler » un système dont la logique même tend à disparaître. Je renvoie au constat initial.

Pas plus que l'on n'a pu aménager la féodalité ou la monarchie, dès lors qu'elles avaient perdu la main devant de nouvelles formes économiques de développement autres que l'exploitation agraire et l'accumulation de territoires par les guerres ou les mariages, on ne peut aménager un système capitaliste ou libéral qui perd ses références de base. Albert Frère n'a rien de commun avec John Ernest Solvay, Gustave Boël, John Cokerill et l'essentiel du patronat wallon du siècle dernier.

Frère est largement en dehors des connaissances technologiques et se cantonne dans une sphère purement financière. L'on peut mettre derrière lui bien des «  patrons » ayant une idée assez vague de l'activité Recherche & Développement dans leurs usines, leurs sociétés de services, etc?

En fait, il faut prendre en compte le double « dépassement ».

D'une part, celui du concept de marché .

D'autre part , celui de démocratie délégataire.

Rappelons encore que potentiellement le premier est évolutivement caduc du fait des concentrations oligopolistiques et que le second est déjà en pleine crise vu le fait de la double «  corruption » de l'État bourgeois.  

Le prolétariat élargi n'a pas à aménager une loi du marché qui n'existera plus à terme, qui tend déjà à s'étioler, avec tous les exemples de l'actualité quotidienne.

Le prolétariat élargi n'a pas à améliorer une démocratie délégataire, déjà en déliquescence, et ravauder un État nation qui donne des signes d'épuisement.

Si le capitalisme ne veut plus coexister avec un système parlementaire et un État bourgeois national qui respectaient jadis certains droits, certains partages économiques, mais qui ne les respectent même plus et qui vont les respecter de moins en moins, il n'y a aucune raison pour qu'il soit plus ouvert pour accepter une «démocratisation » des structures supranationales.

À cette option, on peut opposer l'idée post-capitaliste, donc celle du dépassement. Mais il faut la construire.

2.3. Une troisième question est évidemment de cerner la nature du processus de dépassement, puisqu'il s'agit évidemment d'un processus. Processus signifie forcément que la transformation s'opère dans le temps, pas dans la rupture brutale, ce qui n'exclut pas des phases violentes. Ni que le processus soit déjà en cours. Mais qu'il ne se résume pas à la prise du Palais d'hiver ni celle du Palais royal, ce qui ne servirait d'ailleurs strictement à rien. Et est, en soi, purement folklorique.

Il faut donc préciser les conditions et les étapes de ces deux dépassements.

Or, il est trop facile de renvoyer à plus tard cette question de la construction sociale et intellectuelle du processus de « dépassement », de se contenter d'utiliser des formules vagues, de les laisser creuses. De dire que l'on verra bien en temps opportuns et ? avec le mouvement.

Le mouvement, quel qu'il soit, à besoin d'un projet, d'un cadre idéologique structurant, pas de vagues idées généreuses. Les socialistes utopistes du I9ème siècle n'ont pas nécessairement été les amis idéologiques de Marx.  

Cette question du double dépassement est exactement au coeur de la définition et de la construction d'une nouvelle force de gauche. Si l'on n'y répond pas , on poursuit un verbalisme vieux de 15 ans . Et l'on s'accroche à des formules de rassemblement politiques structurelles, hypothétiques, farfelues, locales, idéalistes, sympathiques dont j'ai fait le recensement précédemment et pour lesquelles le Parti communiste a assez donné et expérimenté. Et connu que des échecs. Sauf l'expérience UDP.

   

2.4. Une quatrième question vient d'une comparaison, peut-être audacieuse, entre la concentration monarchique et la concentration capitaliste.

Ce débat doit être ouvert.

La concentration simultanée du pouvoir politique et économique est-elle un signe de santé du système ou celui d'une tendance à une dégénérescence ?

J'opte pour la dégénérescence.

Après tout, le débat monte, actuellement, sur la validité de la gestion des managers, sur l'efficacité économique de celle-ci comme sur sa légitimité tant éthique que juridique. Quelle différence fondamentale entre les comportements de Messier, Bill Gates, et en son temps, John Law de la Compagnie des Indes sous Louis XV. Et, sur le plan politique, ceux de Bush, Berlusconi et celui de Louis XIV ? L'Etat c'est moi ! Fini ?

La guerre économique remplace la guerre tout court, ce n'est pas neuf. Mais les volontés d'expansion géopolitique comme géoéconomique apparaîtraient comme des signes de sclérose systémique par une fuite en avant incontrôlée vers des régimes autoritaires.

Du Vietnam à l'Irak, on assiste aux mêmes incapacités d'assumer les choix politiques annoncés par le grand capital et par un pouvoir politique super-concentré.

Le système va donc dans le mur.

Paradoxalement, la gestion capitaliste d'entreprise reconnaît elle-même qu'il faut décentraliser au niveau de l'initiative productive.

Bref, on sous-traite la création, la gestion, des responsabilités fortes, mais dans le cadre de critères fixés par le pouvoir « central », économique et politique. En fait par la dictature, ici, financière ou de gestion.

Donc, d'une part, il y a reconnaissance par le « sommet » qu'il ne peut pas tout gérer au quotidien vu la complexité croissante des décisions et des compétences diverses. Mais, par ailleurs, il s'agit bien d'imposer d'en haut des critères et des règles du jeu.

À ce propos, la conception du développement informatique tend à imposer un « héritage »  taylorien par la parcellisation, la division des tâches comme par une bonne communication et une bonne compréhension globale des activités et de l'organisation de l'entreprise.  

Les monarchies, en fin de course, n'ont pas agi autrement en terme de pilotage par le haut. Le capitalisme n'agit-il pas semblablement ? Les monarchies terriennes n'ont rien fait d'autre que s'appuyer sur la loi salique, un critère sociétal et un consensus idéologique dominant historique, sur l'organisation militaire de la vassalité, puis sur une centralisation fiscale, monétaire, administrative pour réduire le féodal local au rang d'exécutant, d'obligé consentant.

L'oligopolisme agit semblablement. Il s'appuie, socialement, sur une propriété héritée et sur le droit d'accumuler. Et il organise la dépendance d'un pouvoir économico-politique de plus en plus concentré qui crée une « bourgeoisie de plus en plus subalterne » constituée de classes moyennes perdant peu à peu leurs oripeaux et de rentiers qui vivent des acquis, de plus en plus grignotés, et dont les enfants et surtout les petits-enfants entrent dans le processus de prolétarisation. Pour s'en persuader, il n'est que de côtoyer les héritiers des post-industriels wallons.

La Révolution Française a compté dans ses rangs des nobles désargentés, dépités ou mieux, ayant, eux, évolué intellectuellement. Il y a donc des alliances nouvelles à construire.

En son temps, l'Église catholique, dont les papes ont multiplié les bulles contre l'usure et l'enrichissement par le commerce de l'argent, en y renonçant hypocritement finalement, s'est vue largement mise en difficulté, comme les pouvoirs politiques qui s'appuyaient sur elle, par le développement du protestantisme bourgeois, de la Ligue hanséatique qui a créé, pour l'essentiel, les pôles de développement décentralisés européens, après la Renaissance.

Le processus de concentration monarchique, avec ses critères de gestion hypercentralisés fut mis en échec par la montée en puissance d'une créativité nouvelle, sociale, décentralisée de villes et communes artisanales.

La comparaison « audacieuse », serait que l'oligopolisme capitaliste et essentiellement financier soit dépassé par une décentralisation créatrice , économico-politique, fondée sur l'informationnel et mise en oeuvre par un prolétariat sociologiquement élargi.

2.5. Cette question est évidemment à situer dans le cadre d'une révolution technologique qui ajoute - ne soustrait pas - à la valeur ajoutée produite par l'exploitation des richesses agro-naturelles, minières, à la transformation de la matière, non seulement celles nées de la production accélérée des savoirs, mais aussi de leur transmission, potentiellement encore plus intensive.

Si les révolutions industrielles ont substitué au capital matériel agraire, le capital «  machine », la révolution en cours y ajoute le capital «  information ». Et, comme le dit Le Guen (Ingénieur CGT, membre du BP du PCF en son temps), cette progression des avancées de l' informationnel humain est de type exponentiel.

Mais les retombées en terme de croissances macro-économiques actuelles sont à peine dans une croissance linéaire positive et, celles sociales, sont négatives. Il y a donc un énorme gâchis des gains de productivité collective.

C'est un argument en faveur du dépassement plutôt que de l'aménagement. Et ce constat n'échappe pas à bien des cadres . Il y a, de fait, des mutations à opérer dans la conception du contrôle de la propriété des moyens de production essentiellement informationnelle et, pour ce faire, la couche «technicienne, scientifique, organisationnelle »  est essentielle à gagner, vu ses compétences critiques. Mais il faut vouloir l'organiser.

2.6. Si 66% de l'activité économique, en général, est imputable aux « services », dont une large part revient, en fait, au secteur quaternaire (recherche, formation, gestion, organisation du travail, commercialisation.), la propriété des savoirs prédomine sur celle de la terre ou des hauts- fourneaux.

Donc le débat sur la collectivisation des savoirs est sans doute plus fondamental que celui sur la collectivisation des terres ou de l'industrie lourde. Et cette question n'est pas spécifique aux économies occidentales car le Brésil, l'Inde , la Chine, Cuba, etc.. sont des pays qui maîtrisent aussi bien, sinon mieux que le nôtre, les activités informatiques, biotechnologiques, voire spatiales, etc..  

Avec cette différence essentielle, entre capital matériel et capital informationnel, que l'augmentation des capacités à transmettre le capital informationnel et de le partager mondialement, immédiatement, vers des dizaines, voire des centaines de millions d'utilisateurs, tend quasiment à en annuler le coût.

Le propriétaire d'une usine peut la vendre mais il en perd l'usage. Le propriétaire d'un brevet peut le vendre en en restant utilisateur. La différence est colossale. Le coût de l'amortissement du capital informationnel est d'autant plus faible que l'usage de l'information est le plus largement partagé.

Cette dimension de l'efficacité économique dans la création informationnelle renvoie évidemment au développement mondial culturel, à la capacité la plus large possible d'échanger mondialement, pour mettre en oeuvre les savoirs technologiques, organisationnels, de gestion, etc.. Et ces capacités de diffusion immenses existent !

Autrement dit, une entreprise disposant de brevets et opérant sur un marché délimité pourrait céder gratuitement ses savoirs à d'autres structures économiques opérant ailleurs sans perdre ses débouchés.

La question du développement réel passe également plus par de l'investissement social « formation » au plan mondial et par le contrôle démocratique des réseaux de transmission de l'information pour partager cet investissement « connaissances » que par la nationalisation des terres ou des usines. La croissance pour la satisfaction des besoins est tributaire d'un partage des savoirs et de la capacité d'y accéder . C'est exactement le contraire que le capitalisme organise actuellement .

Il est donc devenu un facteur de sous-développement. Plus de développement.

2.7. Le développement des concepts précédents pousse à d'autres analyses. Il est entendu que la classe bourgeoise, en dominant les révolutions industrielles, s'est imposée comme classe dominant une autre propriété et une autre forme d'organisation du travail (Watt, Ford, Taylor) que celle promue par les propriétaires agraires.

La classe bourgeoise a copié et adapté le modèle de propriété productive et « modernisé » celui de l'exploitation du travail ( de l'esclave au serf, puis à l'ouvrier et au technicien, etc..). Elle a copié et traduit la loi salique basée sur la transmission de la propriété terrienne en codifiant, semblablement, la transmission des titres de propriété de l'usine ou de l'immeuble par l'héritage sous des formes à peine adaptées. Au début du 20ème siècle, le contrat de mariage excluait aussi la femme du droit de gestion de ses propriétés.

Mais la propriété transmise était facile à identifier puisque le bien matériel (terre ou usine) était visible, immédiatement recensé, sacralisé par le droit bourgeois, donc protégé.

Mais qu'en est il du patrimoine des savoirs ? Du capital informationnel ?

Bien sûr, on enregistre les brevets et le pouvoir économique dominant y défend ses intérêts.

Mais on les tourne.

Des équipes entières de recherche sur un nouveau produit passent avec armes et bagages à la concurrence pour quelques centaines de milliers de dollars de plus. On a vu cela fréquemment, notamment, dans le conflit qui opposa GM et VW .

Et tous les jours, on évoque le copiage de modèles textiles, des « griffes » de la parfumerie, des produits de luxe comme du piratage des produits de l'audiovisuel.. Bref, le droit commercial a bien plus difficile à défendre la propriété informationnelle que celle des terres, des briques et des machines-outils. En témoigne le champ d'activité croissant des avocats d'affaires qui profitent de la multiplication des conflits inter-entreprises à tel point que les procédures civiles ou commerciales, lentes et inefficaces, sont remplacées par un droit privé d'arbitrage qui sort du droit légal. Et ce risque permanent du brevet tourné n'est sans doute pas étranger aux processus de concentration financière.

Après la dissolution du Comecon et la disparition de la concurrence politique de l'Est, la CIA s'est largement reconvertie en un centre d'espionnage industriel. Et les Européens n'ont pas manqué de dénoncer l'organisation par le pouvoir US d'une écoute systématisée des informations de toute nature diffusées par les nouveaux réseaux de communication.

Le « Big Brother  »  est au moins autant une surveillance permanente de la vie des citoyens que l'enregistrement des créations et des stratégies en matière économique, industrielle, commerciale.

Ceci confirme, non seulement, l'importance que prend le secteur informationnel dans l'objectif d'une domination impérialiste, donc d'une volonté de dominer les marchés. Mais ceci confirme aussi la tendance manifeste des pôles impérialistes, les USA en particulier, à drainer vers leurs appareils productifs les cerveaux étrangers et donc les créateurs formés grâce à l'apport d'autres collectivités.  

Le capitalisme a de plus en plus de difficultés à contrôler la production informationnelle. Or elle représente un potentiel essentiel pour sa survie. Il y consacre de plus en plus d'efforts qui vont dans le sens d'une accentuation d'un déni démocratique. Le développement des luttes pour les droits , les libertés prend, de ce point de vue, une dimension anti-capitaliste anti-néolibéraliste.

2.8. D'un côté le patronat est de plus en plus tributaire des créateurs, des gestionnaires qui lui assurent ses gains, des commerciaux qui lui assurent ses ventes, bref d'une classe qui « monte » en importance économique. De l'autre, cette même classe, de par ses compétences, de sa proximité du pouvoir décisionnel, assiste aux gâchis, aux incompétences et aux abus de ses dirigeants comme aux conséquences diverses et multiples, qu'elle subit elle-même.

Pas seulement sur le plan de l'insécurité croissante de l'emploi et du statut social, mais aussi dans la finalité précaire de son travail, de l'uniformisation des consommations, de leurs qualités finales, de leurs conséquences environnementales et sanitaires diverses, du développement des tensions mondiales et des drames ponctuels que l'accélération des rendements financiers implique. Quotidiennement on déplore les «  dysfonctionnements « mais ceux-ci sont des conséquences manifestes du fonctionnement du système et non des accidents imprévisibles, hors normes.

L'effort pour vendre coûte de plus en plus cher . Il représente une part croissante dans la valeur du prix de vente. La publicité domine la vie quotidienne. L'objectif est évidemment d'uniformiser les consommations dans le cadre des économies d'échelles, de fouler au pied les aspirations à maintenir des diversités culturelles, alimentaires, urbanistiques locales. Or des contradictions s'expriment déjà dans l'information de la presse, des médias, en termes d'attitude des travailleurs contre les restructurations diverses, mais pas seulement.. Bien des milieux de l'architecture se sont mobilisés, voici des décennies, contre le dépeçage VDBiste de Bruxelles, et les inondations en France ont relancé le débat dans le même milieu sur les plans d'aménagement.  

Les dégâts du capitalisme sont sans doute très perçus par des producteurs des secteurs de «l' informationnel », au sens large du terme et donc l'apport d'alliés potentiels est sous-évalué par une gauche novatrice.

La propriété des cerveaux est bien plus complexe à organiser que celle des arpents de terre, des laminoirs ou des supermarchés.  

Il est manifeste que le capitalisme financier en a conscience.

Je ne développe pas les concentrations dans la presse, dans les divers médias, dans l'édition française où règne en maître l'industrie d'armement et les résidus du pouvoir gaullien, la fabrication des artistes promus artificiellement et les gâchis en capital matériel pour faire une émission musicale. Là où Brassens venait avec une chaise , une guitare et un violoncelliste, on mobilise des moyens matériels exceptionnels pour des résultats moins probants. On assiste en francophonie à une panne de la création culturelle. Sinon comment expliquer le retour systématique du capitalisme audiovisuel au fonds de commerce des années '60-70.

La financiarisation du secteur culturel est, elle aussi, en marche. Mais elle butte sur une résistance croissante. Comment l'amplifier et surtout comment organiser un fil conducteur entre une myriade de luttes tant syndicales qu'associatives ?

Autrement dit, comment le parti communiste sort-il des vieux schémas de la classe ouvrière pour aller vers une infinité de milieux qui sont en interrogation et qui restent largement inorganisés et qui ne trouvent guère de dialogue possible à un niveau suffisant avec les « cadres » du parti.


3. De l'alternative au marché ou du dépassement capitaliste.

On a souligné l'étiolement de la concurrence par l'émergence de l'oligopolisme.

On a noté que le partage des savoirs était « techniquement » possible au niveau planétaire et source d'immense gain de croissance à deux conditions au moins.
Premièrement, un bond planétaire dans la politique de formation pour « digérer » la NRI massivement.
Deuxièmement, une lutte politique contre la rétention des savoirs, contre le droit de propriété, pour le partage, le concepteur restant, en dépit de ce partage, capable de développer ses activités économiques propres.
On a noté aussi que le prolétariat occupe actuellement l'essentiel des activités créatives comme la bourgeoisie les occupaient avant le 18ème siècle.

3.1. Le partage des savoirs est un axe d'attaque contre l'oligopolisme. Il facilite la décentralisation du développement économique en permettant les rattrapages, la réduction des retards technologiques. Il met un terme à l'idée que le tiers monde doit en permanence vivre avec des technologies en retard. « Ce qui est bon pour eux n'est plus bon pour nous ».

Autrement dit, les technologies pour le Nord sont transposables au Sud. Cette transposition est essentiellement financière et elle permet de fixer les cadres et les compétences locales plutôt que d'organiser la fuite des cerveaux du tiers monde. Il assure la diversité des usages et des solutions adaptées localement aux besoins spécifiques. Les savoirs sont adaptés aux aspirations locales. Il n'y a pas un modèle occidental mais une transposition adaptée.

Mais surtout, il introduit et conforte l'idée que la production redevient « locale » , que l'objectif n'est pas de contrôler le marché planétaire en l'uniformisant mais bien de le segmenter.

Le capitalisme oligopolistique contestera cette option en invoquant les économies d'échelles, les coûts de recherche dilués sur une masse de produits uniformisés, exportés aux quatre coins du monde.

A quoi on peut répondre de multiples manières.

1)      On ne peut pas défendre les accords de Rio et agir pour que les flux matériels s'accroissent de 8 millions à 88 millions de conteneurs dans les 20 ans. Il faut donc développer les productions possibles sur place. L'internalisation dans les coûts de production par la réduction des coûts de pollution et de nuisance est à mettre en regard de ceux résultant des économies d'échelle.

2)      L'industrialisation et le développement du secteur quaternaire, surtout en Afrique est une façon de réduire, par un développement économique local, les flux migratoires comme les tensions internationales et, partant, les dépenses d'armements, donc du capital immédiatement dévalorisé.

On désamorce ainsi le fond de grenier sur lequel campe la droite et l'extrême droite et l'on réduit les pertes sociales induites par le travail en noir comme les bases même de la corruption en Occident.

3)      Les savoirs n'appartenant pas aux managers mais aux créateurs et à un actionnariat de plus en plus socialisé, qui a de fait financé les recherches et d'autres activités immatérielles, l'idée est très certainement de toucher des dividendes plus faibles en organisant une solidarité et un développement économique planétaire plus forts.

4)      La mise sous contrôle, par les monopoles actuels, des brevets, conduit à une concurrence commerciale féroce car le temps se réduit entre la mise sur le marché d'un produit qui va immédiatement être copié par les quelques concurrents, si bien que la période de rentabilisation « excessive » se contracte sans cesse . Par ailleurs, la recherche de nouveaux produits exige , vu la pluralité des compétences nécessaires, des coûts croissants .

Ces deux évolutions, la croissance des coûts de recherche-développement et la compression de la période de rentabilité excessive, freinent l'effort d'innovation surtout dans la phase de désinvestissement dans laquelle nous entrons. Donc le capitalisme financier va contre la créativité.

5)      Cette guerre monopoliste se solde quotidiennement par des fusions-absorptions, donc par la mise en panne d'installations, la compression des effectifs, soit par une dévalorisation du capital matériel et humain dont personne ne chiffre le coût social. À une époque où l'on est capable de satelliser, est - il crédible un instant qu'il ne soit pas possible de chiffrer le coût de la fermeture des usines de Ford-Genk ou de Renault Vilvorde.

Ces éléments devraient donc venir renforcer celui du partage des savoirs, rendu possible par les moyens actuels de communication. On notera que ces considérations ne sont en rien déconnectées des réalités actuelles ni de certaines luttes. En matière d'informatique , les programmes Linux mettent des services gratuits sur le marché. Le débat sur la mise à disposition des «  génériques » pharmaceutiques est, de fait, un partage à retardement des savoirs. Les superbénéfices des oligopoles de l'électricité n'ont pas servi à développer le programme de recherche vers la fusion nucléaire ni vers des formes plus propres de la fission, ni vers les énergies modestes alternatives. Le programme sur la gazéification du charbon, in situ, est en panne depuis 20 ans. Celui sur le biodiesel produit à partir du colza aussi. Les oligopoles du pétrole font tout pour que le transport « camion » reste le vecteur principal des flux de marchandises.

La question de l'appropriation et de la mise en oeuvre des savoirs est un fer de lance pour une gauche alternative. Il existe un prolétariat moderne, potentiellement capable de gérer autrement la société, au moins occidentale et d'aider les autres à suivre le mouvement. Encore faut-il être capable de ces concertations ?

3.2. Le dépassement de l'économie de marché est présent dans le chef d'un certains nombre d'acteurs de l'économie dite «  non marchande » ou de l'économie sociale.

Elle est certes marginale. Mais son développement ramène à la question des financements et à celle de la démocratie dans la gestion. Le second point sera traité plus loin. Le premier ramène à la question de la gestion de l'épargne d'une collectivité et donc à une lutte contre les oligopoles des banques- assurances. Même problématique concernant le développement du Sud.

La taxe Tobin est une revendication sympathique, mais qui ne découragera pas la spéculation. L'annulation de la dette du tiers monde est une nécessité mais il faut aller un pont plus loin dans le domaine des financements ultérieurs et des politiques de coopération.

La question fondamentale reste que, si socialisation de l'investissement il y a, comment organiser la socialisation de la décision des placements bancaires ? Idée qui n'est pas si utopique que cela puisque le concept de l'éthique commence à pénétrer dans certaines fractions du secteur bancaire.

La nationalisation des banques en France fut une catastrophe. On passa de Charybde en Sylla. La preuve par les aventures du Crédit Lyonnais. Le monopole bancaire français ne s'est pas privé d'investir aux USA en rachetant la Goldwin-Mayer. L'EDF prend des participations dans des compagnies électriques étrangères. L'oligopolisation transcende le privé mais aussi le public, preuve que chacun gère selon les mêmes critères. Mais la « gauche syndicale » continue à parler de la défense de l'ancien service public

Publics comme privés, les monopoles sont fortement soutenus par les fonds publics. Et les gesticulations de la Commission européenne n'ont pas empêché l'État français de recapitaliser Alstom.

Par contre, les aides financières aux PME, au tissu industriel local, à la recherche-développement régionale, restent dérisoires alors que l'essentiel de l'emploi est dans la fonction publique et dans le tissu des PME, les véritables entrepreneurs. Mais les aides publiques vont largement aux transnationales et le processus n'est pas neuf.

C'est en transitant par les banques belges vers les USA que l'épargne belge a servi à financer les investissements américains en Belgique dans les années '70. Qui en parle aujourd'hui ?

Que les militants retournent lire les documents du CRISP.

La question de la gestion de l'épargne populaire est une question essentielle pour la gauche alternative. Elle dispose déjà de certains syndicalistes capables d'intervenir dans des processus de décision en matière de placement et ayant accès à des informations essentielles.

3.3. De la construction d'une économie hors loi du marché.

Demain le marché ne sera plus ! Donc quoi d'autre ?

On a évoqué la piste du partage des savoirs comme moyen de relance d'efficacité économique et sociale.

On a évoqué celle d'une transparence de la collecte et de l'usage des fonds et du crédit. Ces deux questions ne sont, hélas, pas à l'ordre du jour du mouvement syndical qui se cantonne essentiellement dans un travail de défense des intérêts des travailleurs de secteurs . Ni d'ailleurs du mouvement associatif qui émerge. On parle partage matériel de ce qui existe mais trop peu d'efficacité créative à partir de ce qui existe comme moyen pour aller vers beaucoup plus.

Partager les savoirs correspond à un critère de gestion alternatif. On « perd » sans doute par une réduction de l'effet d'économie d'échelle mais on gagne sur d'autres tableaux et l'on évite la stagnation prévisible due au passage à l'oligopolisme dont la Belgique a connu l'exemple dans ses entreprises calées sur les marchés publics et coloniaux.

Mobiliser l'épargne à d'autres fins que d'alimenter les spéculations mondiales, c'est sans doute perdre sur les rendements à court terme mais c'est relancer la création régionale, l'emploi et le développement dans le Sud. Là aussi, d'autres critères de gestion qui prennent sans doute un aspect plus collectif, plus global.

On est dans le schéma du global au local plus que dans celui du local au global.

Car le macro domine le micro, et il faudrait privilégier le micro dans un nouveau cadre macro.

La question des services publics.

Je ne développe pas l'opération « privatisation » qui s'avère un échec d'efficacité complet dans la qualité du service, un échec dans la gestion, un échec en terme d'emploi, un échec en terme de développement social (formation, recherche, santé, culture, information, mobilité, environnement, eau, ?).

Mais, collectivement, les communistes de la fonction publiques sont mal organisés, peu capables de propositions concrètes quant à l'évolution de celle-ci, de solidarités intersectorielles, d'une réflexion globale. Bref, chacun dans sa cambuse au jour le jour. Comme d'ailleurs, le reste de la gauche syndicale dans ce domaine. De fortes compétences existent mais elles restent sous-utilisées dans le cadre d'une inertie par manque de réflexion sur le projet alternatif. .

Pour l'essentiel, on reste sur la défense des services publics d'antan. C'est un manque d'imagination total et un non-sens.  

Une série de militants politiques comme de syndicalistes sont toujours en train de rêver au retour au passé ? C'est un drame intellectuel.

La question ne se résume pas à défendre des acquis sociaux du personnel en concédant une gestion à quelques hauts fonctionnaires, eux-mêmes souvent à la botte du pouvoir politique. La question, là aussi, est d'établir d'autres critères, non marchands, de gestion .

Ceux-ci ne peuvent que résulter d'un dialogue avec les producteurs de services, les usagers, dont diverses associations qui, dans le cadre d'une réflexion macro-économique, évalueront tous les aspects de la rentabilité du service.

Personne ne calcule le coût «pollution » résultant d'une mauvaise organisation du transport ferroviaire, celui des pertes de temps dans les embouteillages, de la fatigue des navetteurs courant les correspondances, des dépenses de santé récurrentes. Idem pour les coûts sociaux de travailleurs pressurés par les compressions de personnel, pour le stress.

3.4. Le processus de décentralisation

La décentralisation des gestions est donc l'un des objectifs d'une force de gauche. Mais en même temps, une autre mondialisation exige des réglementations autres que fondées sur le marché. Il y a une articulation entre ce double besoin. Il faut donc donner un contenu le plus clair possible au concept de subsidiarité évoqué par la construction européenne.

La décentralisation doit être essentiellement qualitative. À l'entreprise, à la commune, au comité de quartier, à la région, de fixer le choix politiques dans divers domaines (aménagement du territoire, choix des investissement, des efforts de recherche, de la définition des technologies de production, de l'organisation des transports en commun et autres, de la nature et du contenu de l'enseignement). C'est la base même de la garantie d'une diversité comme de la possibilité de comparer les résultats de choix différents dans tous les domaines.

Par contre, les réglementations nationales et supranationales doivent être essentiellement quantitatives en garantissant les convergences sociales, culturelles, économiques. On peut imaginer d'autres critères que ceux de Maastricht amenant les États à consacrer telle part du PIB aux dépenses sociales, à la formation, à la recherche, à instaurer un salaire minimal garanti, à organiser des fonds pour alimenter des solidarités, des « rattrapages » divers. On y verra une volonté d'une certaine planification économique pour réduire les compétitions qui conduisent aux multiples dévalorisations du capital, pour délimiter géographiquement les débouchés, réglementer les prix etc.. Le niveau supranational est aussi celui de la construction d'un droit progressivement planétaire garantissant les libertés individuelles, la paix. Il faut aussi construire un autre contenu que celui de l'OMC, mais il faudra une organisation mondiale du commerce pour organiser les complémentarités économiques, éviter les surproductions.

On voit que cette régulation n'est pas keynésienne puisqu'elle va à l'encontre des principes même du capitalisme en limitant la dimension des entreprises, en protégeant les débouchés, en organisant des échanges mutuellement avantageux, en limitant les flux de transports matériels, etc., et en concevant des critères qui mettent le développement humain comme priorité.

3.5. Des droits nouveaux.

La décentralisation envisagée s'accompagne d'un profond élargissement des droits. Pas seulement au plan individuel. L'informatique est, si on se fixe cet objectif, un remarquable moyen de consultation en direct des citoyens. Le sondage préventif, le débat thématique largement diffusé et orchestré, puis le référendum à des niveaux allant du quartier à l'Europe, deviennent envisageables dès lors que la plupart des ménages auront accès aux réseaux informationnels. 25% des Belges disposent d'un ordinateur. Pourquoi pas tous, comme il en est presque du téléphone, de la télévision etc.. ?

La possibilité technique de consulter les citoyens rend progressivement caduc le concept de délégation de pouvoir. Je renvoie ici aux considérations préliminaires sur la crise des partis et le vide fonctionnel des assemblées élues.

Plus fondamentalement, il nous faut développer une réflexion globale sur les droits d'intervention dans les gestions. Bref, répondre à la question essentielle : comment socialiser aussi celles-ci. Dans une première phase, cela passe par l'entrée, dans les conseils d'administrations des entreprises privées et publiques, de représentants tant des secteurs de la création, de l'organisation du travail, de la commercialisation, bref des travailleurs ainsi que des consommateurs et des pouvoirs publics ou associations riveraines. Le thème général de la revendication : la gestion est chose trop importante pour être abandonnée seulement aux managers financiers.

Idem sur le plan communal, dans un premier temps, où des droits d'intervention plus directs doivent être avancés. Bien que le terme de « démocratie participative » soit médiocre, il faut développer un effort propositionnel pour la construire concrètement et sans attendre le bon vouloir du pouvoir politique en place.

On comprendra que ces options visent à sortir de la lutte défensive, généralement perdue, mais bien qu'il s'agit de relancer des campagnes et des initiatives visant à des avancées démocratiques.

Cette dimension de la construction de droits nouveaux à différents niveaux, au nom du prolétariat élargi, s'apparente aux exigences bourgeoises devant la féodalité.

On s'efforce donc de construire un processus de dépassement de la démocratie délégataire et l'une des phases du Congrès 1 doit être consacrée à cette réflexion.

3.6. Quant au dépassement du concept de « marché », il a déjà été largement évoqué.

Résumons : une lutte politique pour le partage des savoirs dont la dimension sera forcément internationale et qui devrait entrer dans les préoccupations du mouvement altermondialiste. On ne peut se limiter à dénoncer l'OMC actuelle, les OGM, la domination étasunienne. Il faut un contenu positif et, par exemple, un projet de charte internationale qui supprime en tout ou en partie, dans une première étape, le concept de brevet et qui instaure un droit d'accès à l'information gestionnelle pour tous.

Idem pour la transparence des flux matériels et des flux financiers. On voit donc le besoin d'une synergie entre des éléments les plus avancés du mouvement syndical, de ceux de l'associatif et des politiques non réformistes et non réformateurs (au sens d'un aménagement systémique, sans plus).

On demande et on agit pour que le syndicalisme s'occupe d'ingérence dans les gestions diverses, pas seulement du partage du gâteau. On demande et on agit pour que le mouvement associatif dépasse ses cloisonnements actuels en se dotant d'un fil conducteur général.

Et surtout, on réfléchit aux idées originelles de Marx et d'Engels. Celle de l'opposition au concept actuel de l'État, de son asservissement à la défense du prétendu marché, de la prétendue concurrence, « le gouvernement moderne  n'étant qu'un comité administratif des affaires de la classe bourgeoise » ( Le Manifeste).

De même, il s'agit de relancer la réflexion actualisée sur le « de chacun selon ses moyens à chacun selon ses besoins » en mesurant l'immensité des capacités de production qui ne sont pas que matérielles et des gâchis gestionnels actuels.

3.7. Enfin, on aura compris que cette analyse débouche sur un double projet. D'une part, le retour aux textes fondateurs et leur adaptation ou leur actualisation réclame non plus un parti, vu la crise de ces structures, mais une organisation d'un nouveau type, réduisant la délégation de pouvoir en son sein.

On ne peut vouloir « dépasser » ce concept et continuer à le cultiver. Cependant, la réflexion marxiste collective, l'organisation dans l'action, la formation, l'apprentissage à la gestion, la diffusion des idées, justifient une organisation, une structure. C'est pourquoi, il faut envisager la création d' « Organisation de la refondation communiste » qui prenne clairement ces objectifs en compte, en y inscrivant des exigences précises qualitatives et d'engagement vis-à-vis de ses affiliés.

Par ailleurs, un noyau dur de communistes mieux formés et plus efficaces, ne pourra pas prétendre répondre à tout et comporter en son sein toutes les compétences à court terme. À cela s'ajoutera le fait qu'une démocratie délégataire perdure, donc la nécessité d'une participation électorale.

À ce niveau, un rassemblement des compétences externes s'indique mais sur la base d'une prise en compte de l'élargissement évoqué du prolétariat, de la nécessité de construire des contre-pouvoirs fondés sur l'apport de couches sociales diverses. Un mouvement pour l'intervention citoyenne dans les gestions pourrait être une première réponse politique, au plan local, pour agir sur le terrain communal et sur celui de l'entreprise. On s'efforcerait d'y réaliser la symbiose entre la gauche syndicale et la gauche associative.

 



Le 17 octobre 2003.