L'Humanité quotidien *08 Janvier 2001 - TRIBUNE LIBRE*
L' " archipel " du capital
Par Ricardo Petrella (*)
|
Le " village global " n'existe pas. La vérité est que l'on a assisté, sous le vocable de " mondialisation ", à une vaste action d'expropriation des droits fondamentaux de la personne humaine, du rôle de création de valeur et d'histoire du travail, des valeurs de liberté, d'égalité et de solidarité de la démocratie, le pouvoir effectif étant exercé par une nouvelle classe oligarchique mondiale dont on commence à entrevoir le mode de fonctionnement. Ceux que j'appelle " les gens de Davos " (1) ont construit, ces trente dernières années, une sorte d' "archipel capitaliste mondial ", formé d' " îles " où sont concentrées près de 90 % des capacités scientifiques, technologiques, informatiques de la planète, autour d'une trentaine de villes qui représentent à la fois l'infrastructure, le cerveau et le cour de cet archipel : de New York à Singapour, de Los Angeles à Shanghai, de Chicago à Stuttgart, de Londres à Sao Paulo, de la Ruhr au Ranstad hollandais, de Paris à Montréal... On y trouve localisés les principaux centres d'affaires, les noyaux des réseaux de communication et d'information, les sièges sociaux des grandes multinationales industrielles, financières et commerciales. La libéralisation, la déréglementation, les privatisations, la " compétitivité " ont davantage resserré les liens entre ces îles - dont certaines, comme la Silicon Valley, ont été élevées au rang de paradigmes universels - que les liens entre elles et le reste du monde. Pour les gens de Davos, la seule option réaliste, pour les autres régions de la planète, consisterait donc à tenter de s'accrocher à l'une de ces îles, où s'enfanteraient " la société de la connaissance ", les nouveaux savoirs, l'univers de la richesse dématérialisée. Ceux qui ne réussiraient pas cet ancrage ne seraient même plus cantonnés dans des périphéries, mais mis hors du futur. Dans cette construction, l'alphabétisation " internétienne " devient un passage obligé pour l'établissement de ponts dans l'archipel : voilà qui explique pourquoi la mise en place des tuyaux et des réseaux du cyberespace a été décrétée " priorité majeure ", avant même la création de robinets d'eau potable, dont plus de deux milliards de personnes ont un besoin vital. · l'aube d'un nouveau millénaire, on voit bien en quoi la rappropriation d'un devenir ensemble, assurant à chaque être humain le droit à la vie, à la citoyenneté civile, sociale et politique, est devenue une question essentielle. Aujourd'hui, les luttes sociales citoyennes les plus significatives et les plus dures à travers le monde portent sur l'accès à la vie, sur l'occupation, l'utilisation et la répartition de la terre, sur le droit de se nourrir et d'accéder à l'eau potable, sur un habitat digne des êtres humains, sur le droit au travail et à un revenu digne d'un citoyen, etc. Elles concernent aussi les droits des enfants, le droit de grève et les libertés syndicales, le droit à l'existence et à la sécurité minimale en cas de maladie, la démocratie, la vie en commun, le respect et la reconnaissance des droits humains des immigrés, des réfugiés... Autant d'actions pour une sorte de " welfare " mondial se traduisant par la recherche d'une reconstruction de la représentation politique, de l'échelle locale à l'échelle mondiale. Face à la gouvernance mondiale sans Etat par des réseaux marchands autorégulés - qui constitue une évolution particulièrement dangereuse - doit s'affirmer une " Première planétaire ". La lutte pour une autre mondialisation passe, par conséquent, en priorité, par la définition d'un nouveau " sujet " de la légitimation du politique et de la représentation politique. La communauté mondiale (le peuple du monde) doit jouer le rôle exercé, jusqu'à présent, par la nation. A cette fin, il me paraît indispensable de faire émerger la conscience et la pratique de la réalité de la mondialité de la condition humaine autour de deux pôles : l'existence de biens communs mondiaux (l'eau, l'air, la planète, le capital biotique, la musique, l'art...) ; la sécurité commune (il n'y a pas de société sans partage et sans gestion coopérative de la sécurité collective). La " Première planétaire " aurait comme tâche prioritaire d'agir en tant que mouvement visant à faire naître une nouvelle narration de la société et du monde - une nouvelle manière de penser la planète et l'histoire... - et à mettre en place les éléments constitutifs d'une politique de la mondialité. Et s'il est aujourd'hui impensable d'envisager une organisation politique de la mondialité faisant l'économie du national - qui reste, dans beaucoup de pays, et dans une perspective de vingt ou trente ans, le niveau où s'organise la représentation politique, même amputée ou amenuisée -, cela n'exclut pas la définition d'une stratégie de mondialisation démocratique du politique. Celle-ci devrait inclure tous les lieux de représentation, du local (la ville, la communauté rurale...) au continental (l'Europe, par exemple). Plus elle sera démocratique, plus la mondialisation du politique se fondera sur une valorisation-coopération de tous ces lieux, qui sont aujourd'hui placés dans une compétition acharnée, à la fois par la déréglementation du politique et par la domination de la logique des marchés. Or, rétablir la primauté du politique sur la finance doit être la première action concrète du mouvement de " Première planétaire ". Aujourd'hui, tout ce qui ne contribue pas à l'augmentation de la valeur du capital est jugé non productif, et peut donc être abandonné ou ignoré. Cette loi, nous dit-on, s'applique à tout : une marchandise, un processus de production, une " ressource humaine " (sic). De ce point de vue, la " Première planétaire " pourrait signifier aussi la définition des formes et des contenus de la productivité par rapport à d'autres paramètres, dont le plus important serait la promotion de la richesse commune, à savoir les biens et les services indispensables à l'existence et à l'épanouissement humains de l'ensemble de la population mondiale. L'un des passages obligés de cette lutte pour la maîtrise mondiale de la productivité est constitué, dans une économie fondée de plus en plus sur la connaissance et l'immatériel, par le droit de propriété intellectuelle, qu'il est urgent de redéfinir, en établissant les principes d'un droit commun et de gestion-partage mutuel des connaissances. De la même façon que les luttes sociales des XIXe et XXe siècles ont d'abord porté sur le salaire, le XXIe siècle verra sans doute s'affirmer des actions pour l'appropriation des connaissances et la promotion de biens communs mondiaux en la matière, ce qui confère, entre autres, une grande responsabilité aux syndicats agissant dans l'immatériel (éducation, médias, services publics...). Autant de champs où se joue, dès maintenant, la construction, concrète ou non, d'une autre mondialisation; (*)Conseiller à la Commission européenne, professeur à l'université catholique de Louvain, Ricardo Petrella (dont le texte s'inspire de l'intervention prononcée lors de la rencontre de la Villette intitulée " Un an après Seattle, pour une construction citoyenne du monde ") est également le président des Amis du Monde diplomatique. Dernier ouvrage paru : le Désarmement financier, Editions Labor, 1999. (1)Par " les gens de Davos ", l'auteur entend les classes dirigeantes, du Nord comme du Sud, qui professent, en tous domaines, le credo de " la mondialisation irrésistible fondée sur la double primauté de la finance et de la technologie ". |