Au Progrès d'Herstal

L'évanescence du travail salarié

présenté par: Albert Hermant


Membre fondateur du Groupe Liégeois pour une Économie Distributive (GLED),

membre d'ATTAC et des Amis du Monde diplomatique

Nous assistons depuis la naissance de la machine à la disparition pro­gressive du travail salarié.

Partout en ce monde, nos responsables de tout bord rivalisent d'ingé­niosité pour trouver les moyens d'augmenter ou, pour le moins, de maintenir le volume du travail. Tous sont convaincus que l'homme a be­soin de travail, que celui-ci a toujours existé et qu'il restera le pilier de notre organisation.

Or le travail salarié n'est qu'une invention récente dont nous pourrions désormais nous passer.

La volonté imperturbable des hommes au pouvoir à "sauver le travail" trahit la difficulté qu'ils éprouvent à passer à une autre époque, où le travail salarié perdrait sa valeur centrale.

Le temps est venu de nous demander pourquoi nous avons sanctifié l'instrument de notre souffrance !

Nous appartenons depuis peu de temps, moins de deux siècles, à des sociétés fondées sur le travail salarié, reconnu comme le moyen d'ac­quisition de revenus permettant de vivre, le moyen jamais remis en question d'atteindre l'objectif d'abondance. ll s'agit désormais de comprendre la mutation qui s'opère, mais également de choi­sir le type de société dans lequel nous voulons vivre.

La réaction de toutes les nations occidentales devant l'augmentation massive de la productivité depuis les années 1950 a été double : d'abord de considérer le travail humain devenu de moins en moins performant et ainsi rendu de plus en plus inutile, comme un mal social majeur, mais en continuant à l'appréhender à travers les mê­mes catégories qu'auparavant, et particulièrement celle du chômage. Ensuite de mobiliser des moyens pour trouver des emplois "à tout prix" ! Et à tout prix signifiait qu'il est légitime , nécessaire, vital, de créer des emplois, mêmes temporaires, mêmes sans contenu, mêmes sans intérêt, mêmes s'ils renfor­cent les inégalités, pourvu qu'ils existent.

Ceci s'explique par le fait que nos gouvernements considèrent le chô­mage comme un mal social d'une extrême gravité ; comme un cancer qui dévore la société et conduit les individus qu'il touche à la délin­quance et les sociétés elles-mêmes à des réactions imprévisibles, c'est la révolte sociale... tout cela est bien connu. Mais le bien connu, c'est l'évidence que nous vivons ! Si nous prenons quelque recul, nous conviendrons qu'il est tout de même curieux qu'au lieu de prendre acte de l'augmentation de la productivité et d'y adapter les structures socia­les, nous nous tenons arc-boutés, pour conserver ce que l'on peut appeler le comble de l'aliénation, c'est-à-dire perdre sa vie à la gagner

«Nous allons connaître la misère dans l'abondance», prédisait déjà Jacques Duboin dans les années 30.

Mais dans ces conditions, devant les fractures qui s'ouvrent dans nos sociétés, pourquoi vouloir "sauver le travail" ? Tout simplement par peur de devoir y renoncer, parce qu'il structure de part en part, non seulement notre rapport au monde, mais aussi nos rap­ports sociaux, parce que sa disparition, à l'évidence non sou­haitée, remettrait en cause "l'ordre" qui structure nos socié­tés : ainsi s'explique la véritable panique qui saisit nos gou­vernants devant l'inexorable montée du chômage !

La tendance est pour la conservation jusqu'au moment où cela devien­dra insupportable.

Un certain nombre de voix, pour l'instant peu écoutées, ont tenté de se faire entendre, à commencer par celle de Jacques Duboin, attirant l'at­tention sur le fait que nous étions en train de sortir du modèle sur le­quel nous vivons depuis deux siècles, celui des sociétés fondées sur le travail. Et il serait peut-être bon de rappeler ici la pensée de Marx, ex­posée dans le Livre 111 du Capital, en forme de conclusion de celui-ci: «Le règne de la liberté commence seulement à partir du mo­ment où cesse le travail dicté par la nécessité et les fins exté­rieures. Il se situe donc, par sa nature même, au-delà de la sphère de la production matérielle proprement dite. (...) La ré­duction de la journée de travail est la condition fondamentale de cette libération !»

Aujourd'hui, nous sommes écrasés par le poids d'un héritage trop lourd et confus. Nous persistons à croire que l'exercice par chacun d'une activité rémunérée est une constante des sociétés humaines, que l'absence de travail salarié est en soi une punition. Nous continuons à parler de travail épanouissant, sans mener une réflexion sur ce que cela recouvre. Le travail salarié est devenu, dans notre société, une né­cessité telle que nous sommes encore et toujours prêts à tout, pour lui conserver sa place sans nous interroger sur les conséquences d'un tel attachement.

Aujourd'hui, la mondialisation de la production le confirme, le proces­sus du travail est régi de l'extérieur, par des enchaînements qui n'ont rien à voir avec la libre expression du travailleur.

Il en va ainsi pour l'industrie, mais aussi pour les services. La logique capitaliste attire le travail pour sa propre reproduction : elle a étendu le marché aux dimensions du monde, elle a divisé le travail d'une manière qui n'avait jamais été atteinte et fait de l'homme un simple appendice, qui devient superflu du capital.

Depuis le XVIIIe siècle, le travail salarié fut le moyen employé en vue d'aménager le monde. Au départ, il s'agissait seulement d'augmenter notre bien-être. Mais quand en viendrons-nous à considérer que celui-ci est atteint ? Quand aurons-nous le sentiment d'avoir obtenu l'abondance ? Si ce n'est dans un terme mythique de l'his­toire, toujours repoussé, en fait.

Nous parlons peu d'abondance, alors qu'elle jaillit de toute part, mais de compétitivité, de besoins toujours plus nombreux à satisfaire, nous parlons d'armement et de menace extérieure. Dans ce monde inso­ciable, insatiable, égoïste, nous devons nous développer pour résister aux autres car l'immobilisme équivaudrait à la disparition de notre pouvoir sur la scène mondiale, c'est-à-dire sur les autres.

On parle plus grossièrement de croissance, de la nécessité d'avoir un gâteau toujours plus large, pour satisfaire, paraît-il, les besoins des plus pauvres.

Allons, soyons sérieux, un tantinet honnête, cela trahit une unique ambition : nourrir le feu du développement et le préser­ver à tout prix.

Certes, nous avons employé le mouvement qui devait nous mener vers plus de liberté, plus de conscience. plus de dignité, nous y sommes ar­rivés, ou plutôt, nous nous sommes donné les moyens pour y arriver, mais nous avons fini par oublier cette raison et par nous laisser domi­ner en retour par ces moyens que nous avons mis en oeuvre pour y parvenir. Et c'est ainsi que le travail salarié a ramené l'humanité à l'animalité ; au lieu d'être une activité consciente, volontaire et vitale, il a été rabaissé au rang de moyen !

Cesser de sacraliser le travail salarié, revoir la manière dont est parta­gé celui-ci conduit à repenser la répartition de l'ensemble des biens so­ciaux.

Est-il légitime que le travail salarié continue à exercer la fonc­tion de distribution des richesses alors qu'il se réduit de jour en jour, alors que nous souhaitons sa réduction, alors que les progrès techniques continueront à réduire son volume ?

Est-il normal que sa fonction demeure la même alors que le processus du marché du travail n'est ni contrôlé, ni régulé, mais qu'il résulte des arbitrages d'acteurs privés dont le but n'est, en aucune façon, l'emploi, mais la production de leur propre développement !

Est-il légitime qu'une société riche, immensément riche, laisse la répartition de l'ensemble des biens sociaux s'opérer d'une manière prétendument naturelle, mais en réalité, sauvage et aléatoire ?

Une société soucieuse du bien commun et de sa cohésion sociale, soyons en sûrs, procéderait autrement. Elle considérerait le travail, les revenus et les statuts, jusqu'ici liés au travail, comme autant de biens qui doivent être répartis équitablement entre tous ses membres. Elle refuse­rait d'avaliser la répartition des richesses issue d'une évolution arbi­traire

On voit bien que le véritable problème de nos sociétés n'est, en aucune façon, la pénurie du travail, mais le fait que nous manquions "d'un mode convainquant de partage équitable" ! Celui-ci s'effectue, aujourd'hui, par l'exclusion du marché du travail des personnes les plus fragiles et par l'existence d'espace de plus en plus long précédant l'entrée des jeunes sur le marché du travail. En fait, no­tre partage s'opère par déversement progressif dans la catégorie du chômage.

La Crise du socialisme et du syndicalisme, c'est d'abord la crise du prolétariat. Avec l'ouvrier, sujet possible de transfor­mation révolutionnaire des rapports sociaux, a disparu la classe capable de prendre à son compte le projet socialiste. La dégénérescence de la théorie et de la politique socialiste viennent fondamentalement de là. Avec l'élimination progressive du travail salarié, disparaît le sentiment d'appartenir à une classe. Il n'est donc plus question, pour le travailleur de conquérir le pouvoir dans le cadre de ce travail.

En 1857, Marx écrivait déjà : «Le temps est venu où les hom­mes ne feront plus ce que les machines peuvent faire», annon­çant ainsi, bien en avance sur son temps, que le capitalisme tendrait inexorablement vers l'abolition du travail salarié, qui, à son tour, entraî­nerait sa mort.

Cette prévision reprise en 1932 par Jacques Duboin, correspond cette fois à des faits observables. C'est pourquoi, aujourd'hui, le thème de la réduction et de l'abolition du travail salarié est plus que jamais d'actuali­té. Si chacun prenait conscience qu'il n'y a plus virtuellement de problème de distribution, c'est-à-dire de partage équitable des richesses produites et de répartition entre tous du travail socialement nécessaire, le système social actuel éprouverait d'énormes difficultés à se maintenir.

Que deviendrait la soumission au travail, l'idéologie de la compétition, si chacun savait qu'il est techniquement possi­ble de vivre de mieux en mieux en travaillant de moins en moins et que le droit à un "plein revenu" n'a plus besoin d'être réservé uniquement à ceux qui fournissent un "plein travail" ?

Dans une véritable conception de gauche, la garantie d'un revenu indé­pendant de l'occupation d'un emploi, ne se présente pas comme une compensation du chômage, ni comme l'aide charitable à ceux et à cel­les que la société rejette. Elle constitue au contraire le droit de chaque citoyen de recevoir, réparti sur sa vie entière, le pro­duit de la quantité incompressible de travail socialement né­cessaire qu'il a à fournir sa vie durant ! Dans cette perspective, conforme en tout point à la vision originelle du mouvement socialiste, la garantie à vie d'un revenu social suffisant n'apparaît plus comme une compensation, une aide ou une prise en charge de l'individu par l'État, mais comme la forme sociale que doit prendre le revenu quand l'automation abolit, avec l'astreinte permanente au labeur, la loi de la valeur et le salariat lui-même.

La production du nécessaire requiert aujourd'hui une quantité de travail si faible que nul ne pourrait subsister s'il était payé seulement pour les heures pendant lesquelles il accomplit un travail effectif !

Inversement, la production croissante ne pourra être distribuée que si elle donne lieu à une création et à une distribution de revenus correspondant à son volume et non à la valeur du travail presté. Ce qui, en clair, signale que l'ajustement des quantités produites aux besoins né­cessaires ne pourra plus être obtenue par le jeu des mécanis­mes du marché !

Le revenu garanti ne pourra plus être assis sur la soi-disant valeur du travail, ni être conçu comme une rémunération de l'effort. Il a pour fonction essentielle de distribuer sur tous les membres de la société, la richesse résultant des forces pro­ductives passées et présentes de la société dans son en­semble et non d'une addition de travaux individuels.

On est là très précisément, selon la formule employée par Marx au delà du principe "à chacun selon son travail" ; c'est le principe "à chacun selon ses besoins" qui doit désormais régler la production et les échanges.

En fait, ce ne sont plus le travail salarié et les travailleurs mais la vie et les citoyens qui doivent être rémunérés.

Dès lors que le travail des individus cesse d'être la principale source du pouvoir d'achat, leurs besoins ne peuvent plus être solvabilisés et les produits distribués, que si la production donne lieu à une distribution de moyens de paiement indépendante de la quantité de travail qu'elle exige.

Dès lors que l'essentiel de la production sociale résulte non du travail des individus, mais de la performance des moyens mis en oeuvre, les notions de "droit au travail" et de "droit au salaire" doivent céder à celles de droit au revenu et de droit du citoyen à sa quote-part des richesses produites !

L'économie capitaliste fonctionne pour satisfaire les seuls besoins et les seuls fantasmes SOLVABLES, elle n'est pas faite pour satisfaire aux besoins des démunis. Et, puisque les moyens existent désor­mais de faire faire par les machines les travaux les plus durs et les plus divers, il faut inventer un système économique qui permette aux hommes ainsi libérés d'en profiter ! Puisque le capitalisme et le "socialisme" se meurent, fusillés par les pro­grès technologiques, il importe de trouver d'autres bases éco­nomiques !

En tant que pratique, le socialisme est mort. En tant que mouvement, et force politique organisée, il agonise. Tous ses buts naguère proclamés sont périmés. Les forces sociales qui le portaient sont en voie de dispa­rition. Le socialisme a perdu sa dimension prophétique, sa base matérielle son "sujet historique". Sa philosophie du tra­vail et de l'histoire est démentie par l'histoire et par les pro­grès techniques qui conduisent à l'extinction si non du prolé­tariat, du moins de la classe ouvrière.

Qu'est-ce, dans ces conditions, qu'une perspective de gauche ? Que signifie, aujourd'hui, être socialiste ? Si ce n'est lutter pour l'émancipa­tion des travailleurs, alors qu'ils ne sont plus que les porte-parole idéo­logiques et élitiste de ces 15 % qui se définissent encore par leur tra­vail.

Cela dit et constaté, il ne faudrait pas pour autant perdre de vue que même si le terme socialisme ne désigne plus un ordre social existant, ni même un modèle de société réalisable à court ou à long terme, la perspective et la référence socialiste, la véritable, garde du sens, car nous ne pouvons pas oublier que le capitalisme do­mine l'économie mondiale sans avoir besoin pour cela d'offrir un ordre et un modèle de société au monde.

C'est pourquoi le socialisme n'a pas à se définir à partir d'un ordre so­cial existant ailleurs, il se définit comme une opposition au capi­talisme. L'abandon de la référence au socialisme conduirait à abandonner toute référence à un désirable au-delà du capita­lisme et à accepter celui-ci comme "naturel" et indépassable.

Le 28 avril 1995, Newweek a publié une interview de l'économiste américain Jeremy Rifkin, auteur du livre La fin du travail. En voici le ré­sumé

N. : Quel est le message le plus important de votre livre ?

J. R. Dans le monde entier, les partis politiques, quels qu'ils soient, ne s'intéressent pas, sinon en parole, à ce qui est en train de devenir le problème n°1 de demain. Plus nous avançons dans l'âge de l'informa­tion, plus les robots et les ordinateurs remplacent des catégories entiè­res de travailleurs ; voilà ce que je cherche à dévoiler. Vers 2025, il n'y aura plus que 2% d'ouvriers dans le monde.

N. : Que vont devenir les autres ?

J. R. : Jusqu'ici, on espérait que le secteur tertiaire, les services, crée­rait des emplois qui compenseraient ceux perdus dans l'industrie, mais désormais, la révolution technologique envahit aussi les services. Au­jourd'hui, on trouve des entreprises réduites à une direction et quel­ques techniciens. Les cadres moyens, les secrétaires, les réceptionnis­tes ont disparu. Les grossistes sont éliminés, car les industries traitent directement par courrier électronique avec les détaillants.

N. : N'y a-t-il pas, tout de même de nouvelles technologies pour assurer la relève ?

J. R. : L'argument selon lequel les nouvelles technologies créeraient de nouveaux emplois n'est plus vrai. Même si quelqu'un arrivait sur le mar­ché avec un nouveau produit potentiellement universel, vous pourrez toujours le fabriquer dans des usines sans ouvriers et le faire commer­cialiser par une micro entreprise. Cela signifie ue nous assistons à une baisse inévitable et irréversible du nombre des travailleurs.

N. : Quepouvons-nous faire, alors ?

J. R.: Le seul secteur nouveau est celui de la connaissance, celui des analyses, des ingénieurs, des chercheurs, des programmateurs, etc., Mais même si on pouvait reconvertir la main-d'oeuvre pour ces emplois, il n'y en aurait jamais assez pour remplacer les multitudes d'emplois que l'on supprimerait dans l'agriculture, l'industrie et les services.

N. : Mais n'est-ce pas là un problème qui ne concerne que les pays hautement industrialisés ?

J. R. : Non. Tous les pays créent une société à deux vitesses, l'une avec 20% de la population qui évoluent vers le secteur de la connais­sance et l'autre, avec 80 % qui se battent pour survivre. Certes, nous pouvons y voir une classe moyenne essayant de s'accrocher, mais en vain.

N. : Dans ces conditions, l'économie saurait-elle survivre ?

J. R. : À mesure que l'on supprime des emplois, le pouvoir d'achat de­vient insuffisant pour absorber l'accroissement de productivité. C'est là le tendon d'Achille de l'ère de l'information ! À court terme, cela coûte moins cher de remplacer les travailleurs par des machines, mais à plus ou moins long terme, c'est le baiser de la mort, car il n'y aura plus assez de pouvoir d'achat !!!

N. : L'ère de l'immatériel, de l'information, doit bien avoir quelque chose de positif, non ?

J. R. : Nous sommes, sans nul doute, arrivés sur la crête d'une révolu­tion technologique qui pourrait créer une renaissance de la civilisation en nous libérant du travail salarié pour nous dégager plus de temps li­bre, temps que nous pourrions consacrer à des aspects plus important de la vie. Mais elle peut aussi conduire à une terrible désintégration sociale. La technologie, le progrès, sont une arme à double tranchant !

N. : Que nous faudrait-il pour réaliser une renaissance ?

J. R. Il faut raccourcir les semaines de travail à 30 heures aux envi­rons de 2005 dans tous les pays. Autrefois, les travailleurs disaient qu'ils voulaient prendre leur part de l'accroissement de productivité en travaillant moins, en étant mieux payés et en bénéficiant de plus d'avan­tages sociaux. Mais cette fois-ci, ça ne se passe pas comme ça, les employeurs réduisent leurs effectifs, mais pas la durée du travail. Certains travailleurs font des heures supplémentaires et sont de moins en moins bien payés et les autres n'ont plus de travail.

N. : Tout cela ne va-t-il pas entraîner d'autres problèmes ?

J. R. : Tous les pays industrialisés s'inquiètent désormais de la désinté­gration des familles. La semaine de 30 heures, la réduction du tra­vail et son partage devrait être le cri de ralliement de l'ère de l'information.

N. : Mais même ainsi, que deviendront les millions d'individus dont on n'a plus besoin dans les entreprises ?

J. R : C'est la question fondamentale, chaque pays devrait en­visager de verser en lieu et place des salaires qui s'amenui­sent irrésistiblement, un revenu social à tous ceux qui souhai­tent se former à des tâches utiles dans le secteur non mar­chand, et qui travailleraient pour le bien-être de la collectivité. C'est là le seul secteur capable désormais d'absorber les per­sonnes qui ne sont plus utiles dans le marché ou la fonction publique. Le secteur social est le seul que le robot et l'ordina: teur ne sauraient envahir !!! Faire fonctionner une crèche est im­possible pour un ordinateur, alors qu'un robot peut effectuer toutes les opérations chirurgicales qui autrefois nécessitaient de la main-d'oeuvre.

N. : Et si nous ne prenons pas cette direction ?

J. R : Alors il nous faudra, comme résentement, mettre de plus en plus de monde en prison ! Si nous n'entamons pas au plus tôt un débat sérieux à ce sujet, il y aura encore plus de crimes, de violences et de conflits armés ! Les gens rejetés par le marché prendront par la force ce qu'ils ne pourront plus acheter !

En tant que solution au problème posé, l'allocation univer­selle d'un revenu social suffisant et inconditionnel corres­pond le mieux à l'économie qui se dessine au delà de l'impasse dans laquelle s'enlise l'évolution actuelle ! La question habituellement posée aux partisans d'un revenu social ; "Où allez-vous prendre l'argent" met le doigt sur l'impasse dans laquelle le système économique capitaliste s'écrase. Aujourd'hui, bien que le temps de tra­vail ait cessé d'être la mesure de la richesse créée, il reste encore la base sur laquelle sont assis les revenus distribués et le gros des som­mes redistribuées et dépensées par l'État. Notre économie se trouve ainsi sur une pente où les sommes à prélever et à redistribuer pour couvrir les besoins individuels et collectifs tendent à dépasser les som­mes distribuées par et pour la production. Ce n'est pas seulement l'allocation universelle d'un revenu social qui n'est pas finan­çable sur ces bases là. C'est visiblement tout l'État et toute la société qui se disloquent.

Wassily Leontieff, grand économiste américain, résumait la situation par cette métaphore : «Quand la création des richesses ne dépendra plus du travail des hommes, ceux-ci mourront de faim aux portes du Paradis, à moins de répondre par une nouvelle poli­tique du revenue à la nouvelle situation technique».(1)

Leontieff ne précisait pas à quelle nouvelle politique de revenu il pen­sait, mais Jacques Duboin avait déjà indiqué en 1931 la "porte de sortie". Et plus désarçonnant encore, Karl Marx en 1857 dans "Les Grundisse" (2) , que Duboin ne pouvait connaître, di­sait textuellement : «La distributionnt devra correspondre au volume de richesses socialement produites et non au volume du travail fourni !».

René Passet, professeur de sciences économiques à la Sorbonne, le dit aujourd'hui de manière précise : "Ce que nous considérons présentement comme redistribution secondaire, deviendra distribution primaire, parce qu'elle résulte de systèmes inté­grés "hommes-machines-organisation" dans lesquels la con­tribution propre à chacun n'est plus mesurable, le produit na­tional devient dès lors un véritable bien collectif, et la ques­tion de la distribution ne se pose plus en terme de justice commutative, mais en terme de justice distributive" !

La distribution de moyens de paiement ne sera plus un salaire, mais ce que Duboin appelait déjà un revenu social ! Celui-ci ne correspond plus à la "valeur" du travail, mais aux besoins, désirs et aspirations que la société se donne les moyens de satisfaire. Elle suppose la création d'une autre monnaie, non thésaurisable, que René Passet, à la suite de Duboin, appelle "monnaie de consommation". Tel est de fait, le sens de l'évo­lution présente !

Pensée jusqu'au bout de ses implications, l'allocation univer­selle d'un revenu social maximum équivaut à une mise en commun, non à un partage. René Passet le dît clairement quand il parle du produit national comme d'un véritable bien collectif, produit par un travail collectif dans lequel il est impossible d'évaluer la contribution de chacun ! Le travail, dans sa forme actuelle "mesurable et quantifiable", devra cesser d'être la mesure de la richesse créée. Celle-ci dépendra de plus en plus du niveau général de la science et des progrès de la technologie. Le travail humain actuel et sa quantité cessent alors d'apparaître comme le principal dé­terminant de la production, pour n'être pus qu'un moment, certes indis­pensable, mais subalterne par rapport à l'activité scientifique générale.

L'enjeu du conflit central à l'ère de l'économie de l'immatériel est l'épanouissement de toutes les forces humaines comme telles, selon aucun étalon préétabli, le droit à l'accès universel illimité au savoir et à la culture, ainsi que le refus de laisser le capital s'approprier et instrumentaliser l'un et l'autre.

L'expression "économie de la connaissance"_ signifie des bouleversements fondamentaux du système économique. Elle indique que la connaissance est devenue la principale force productive. Que, par conséquent, les produits de l'activité so­ciale ne sont plus principalement du travail cristallisé mais de la connaissance cristallisée. Que la valeur d'échange des marchandises matérielles ou non, n'est plus déterminée, en dernière analyse, par la quantité de travail social général qu'elles contiennent, mais principalement par leur contenu de connaissances, d'informations, c'est-à-dire d'intelligence gé­nérale !

Or, la connaissance n'a pas de valeur d'échange, ce qui signi­fie qu'elle peut, en principe, en dehors de moyens juridiques tels que brevets, droits d'auteur, licences, contrats, être propagée à loisir, au gré de chacun et de tous GRATUITEMENT.

Pour la remière fois la connaissance est suscetible d'être soustraite à l'appropriation privée.

Mais la vraie nouveauté "révolutionnaire" est encore ailleurs : c'est que la connaissance peut exercer par elle-même une action productive sous la forme de logiciels. Elle peut organiser et gérer les interac­tions complexes entre un grand nombre d'acteurs ; concevoir et conduire des machines, des installations et des systèmes de production flexibles. Le coût marginal des logiciels étant très faible ou même négligeable, elle peut économiser beau­coup plus de travail qu'elle n'en a coûté, et cela dans des proportions gigantesques, inimaginables il y a peu de temps encore.

Et cela signifie qu'elle économise des quantités immenses de travail social rémunéré, et par conséquent diminue ou même annule la valeur d'échange monétaire d'un nombre croissant de produits et de services.

La connaissance ouvre donc la perspective d'une évolution de l'économie vers une époustouflante économie de L'ABON­DANCE.

L'économie de l'abondance tend par elle-même vers une économie de la gratuité et vers des formes de production de coopération, d'échan­ges et de consommation fondées sur la réciprocité et la mise en com­mun.

Le "capitalisme cognitif", c'est la crise du capitalisme tout court !

En cette situation, un grand problème se pose à l'économie capitaliste : celui de la solvabilisation de la demande.

L'accès et les moyens d'accès à la connaissance deviennent donc l'enjeu majeur d'un conflit central.

Aujourd'hui, des masses croissantes de capital financier à la recherche de placements rentables les ont trouvés, faute de mieux, dans le déve­loppement du crédit. Les banques rivalisent d'ingéniosité dans l'offre de prêts aux pays dit émergents en les poussant à s'endetter, elles incitent de même les ménages à acheter à crédit, les dettes ainsi contractées fi­gurent au poste des actifs, dans le bilan des banques. Il faut savoir qu'elles n'ont guère de chance d'être jamais remboursées, mais qu'à cela ne tienne, pour se préserver de la faillite, et percevoir de plantureux bénéfices, les banques reprêtent à leurs débiteurs de quoi payer l'intérêt de leurs dettes, en fait, on "recycle" celles-ci. Tout cela ne durera qu'un temps, mais peu importe tant que cela marche.

Il va de soi que seuls peuvent continuer à s'endetter les 30% plus ou moins aisés de la population. Déjà aux États-Unis, 55% de la popula­tion active travaillent comme vendeurs, serveurs, femmes et hommes de ménage, employés de maison, jardiniers, balayeurs, bonnes d'enfants et gardiens, et la moitié d'entre eux sont des précaires à bas salaires, plus du quart sont des "working poor" dont le revenu se situe en des­sous du seuil de pauvreté, même quand ils occupent deux ou trois emplois.

Le plus répugnant en cette pratique, c'est qu'après avoir incité les dé­munis à consommer les revenus futurs de leur travail futur, le capita­lisme cote en Bourse les profits futurs d'une croissance future et crée, ce faisant, l'illusion d'un enrichissement sans précé­dent. La croissance de la valeur fictive des actions figure elle aussi dans le bilan des banques, elles leur permet ainsi d'ac­corder encore plus de crédits, gagés sur du vent. C'est ainsi que la fiction dépasse la réalité et passe pour plus réelle que le réel, jusqu'au jour, imprévisible mais inévitable où la bulle éclatera

En résumé, le monde se trouve aujourd'hui dans une situation où les catégories fondamentales de l'économie politique : le travail, la va­leur et le capital ne sont plus mesurables selon un étalon commun !

La création de richesses ne se laisse plus mesurer en termes monétaires. Les fondements de l'économie s'écroulent. C'est en ce sens que l'économie de la connaissance est la crise ducapitalisme.

EN GUISE CE CONCLUSION

Nicole Notat, concluait récemment une conférence de presse en ces termes ; «Combien de temps faudra-t-il encore supporter ce pa­radoxe qui veut que les pays développés continuent de déve­lopper une richesse croissante qui s'accompagne davantage de chômeurs et de pauvres ?»

«Quand prendrons-nous conscience qu'il n'y a pas de crise mais une mutation, non celle d'une société, mais celle, très brutale, d'une civilisation. Nous participons d'une ère nou­velle, sans parvenir à l'envisager. Sans admettre ni même per­cevoir que l'ère précédente a disparu»

Viviane Forrester..

«Après l'esclavage et le servage, c'est le salariat qui doit être dépassé.»

J.Bresson

«Comment distribuer du pouvoir d'achat à ceux dont la pro­duction n'a plus besoin, tel est le problème à résoudre».« »

Marie-Louise Duboin

«II n'est plus nécessaire d'exploiter les travailleurs, il suffit de se passer d'eux. À l'exploitation a succédé l'exclusion».

Albert Jacquard

«Le problème de fond auquel nous sommes confrontés est ce­lui d'un au-delà du travail rémunéré ! La rationalisation écono­mique libère du temps, elle continuera d'en libérer, et il n'est plus possible de faire dépendre le revenu des citoyens de la quantité de travail dont l'économie a besoin».

André Gorz

«La machine ne produit pas de valeur, elle transmet seulement la sienne à l'objet qu'elle sert à fabriquer, seul le travail vivant produit de la valeur ! Dès que le travail vivant cesse d'être la source principale de la richesse, le temps de travail cesse d'être sa mesure, la valeur d'échange cesse, elle aussi, d'être la mesure de la valeur d'usage».

Karl Marx

«C'est une société de travailleurs salariés qu'il faut délivrer du labeur, mais cette société ne sait plus rien des activités hau­tes et plus enrichissantes pour lesquelles il vaudrait la peine de gagner cette liberté».

Hannah Arendt: "La condition de l'homme moderne"

«Ce qui, contre vents et marées, se réalisera, c'est le double mouvement de relève de l'homme par la technologie et de la déconnection du revenu par rapport au travail». René Passet

«Le revenu social permettra de détacher définitivement le tra­vail du salaire, en fait il prendra acte de la fin du travail salarié et distribuera des droits à consommer sur le volume des richesses socialement produites».

Bernard Maris

«Puisque de tout temps, les privilégiés ont su vivre du travail des autres, pourquoi, aujourd'hui, les autres ne pourraient-ils pas vivre du travail des machines ?»

Jacques Duboin

«Le travail salarié disparaît et ce sera bien pire quand les in­dustriels de l'informatique auront réussi à généraliser le travail à domicile et la vente sur internet. C'est pourtant ce qu'il faut avoir le courage de regarder en face et reconnaître que le pro­blème à débattre n'est plus de chercher comment ressusciter les emplois que les machines remplacent. Il faut cesser tout rafistolage et rustine pour jambe de bois. Il faut arrêter de chercher la quadrature du cercle en espérant assagir le renard dans le poulailler. Il reste à prendre conscience qu'il faut aller beaucoup plus loins, sortir de tous les sentiers battus, oser imaginer une nouvelle société adaptée à la nouvelle civilisation qui s'an­nonce, celle de l'après salariat.»

Aujourd'hui, il est encore possible de mobiliser bon nombre de salariés pour défendre de pseudo privilèges qui ne sont plus que des leurres, à savoir de promettre le retour du travail salarié, mais demain ? Alors qu'il est appelé à disparaître!

Il règne présentement en ce monde une véritable épidémie de grèves, de licenciements, de délocalisations et on y réclame encore bruyam­ment du travail et des augmentations de salaire, ce qui permet aux tra­vailleurs, tout qu moins à ce qu'il en reste, de croire encore à un possi­ble résultat positif de ces luttes quotidiennes, Sur leurs bannières, il est inscrit "Nous voulons du travail" - "Nous voulons un salaire équitable", mais il serait peut-être temps d'effacer ces devises conserva­trices et d'y inscrire en lieu et place "Nous voulons un revenu social suffisant indépendant du travail presté» - "Nous dénonçons ce système qui nous contraint à nous vendre comme des marchandises" - "Nous voulons l'abolition du salariat".

C'est tout une oeuvre de reconstruction à laquelle nous som­mes appelés à nous atteler»

Marie-Louise Duboin

LA ROBOTISATION ACCÉLÉRÉE

Comme le décrit Paris-Observateur du 15.03.2006, la RATP, la SNCF, la Poste, les banques, les compagnies d'assurances et fi­nancières etc. remplacent leurs guichets par des automates multifonctions.

Dans les supermarchés, on teste des "robots caissières", machi­nes à encaisser en libre service où les clients "bipent" eux-mê­mes les codes barres des produits qu'ils achètent.

Dans les banques, les guichetiers laissent leur place à des auto­mates capables d'effectuer 70% des opérations courantes : retrait d'argent, relevés de comptes, dépôts de chèques et d'espèces, virements etc., etc. Évolution normale peut-on se plaindre que des tâches répétitives soient effectuées par des machi­nes ? Que des robots travaillent pour nous ?

Mais qu'on cesse alors de faire croire au retour du "plein emploi" car il est bien évident que l'automatisation se tradui­ra et se traduit par de nombreuses suppressions d'emplois dans tous les secteurs y compris celui des services !

Si, dans les exemples cités, encore en voie d'expérimentation, les effets sont présentement minimes, nous ne perdons rien pour attendre. Les syndicats craignent des suppressions massi­ves de postes dans les toutes prochaines années. Bref, le plein emploi pour tous n'est ni pour demain_et encore moins pour après-demain !

Et dire que ces mêmes syndicats, le patronat, les politiques de droite comme de gauche, la plupart des économistes souhaitent que la durée du travail salarié augmente, que l'âge de départ à la retraite soit retardé, que l'on maintienne le plus possible de "seniors" dans l'emploi salarié !

Ils marchent sur la tête !

(1)La distribution du travail et du revenu, W Leontief, 1982.

(1)Les Grundisse n'ont été publiés sous le titre Rohentwurf qu'en 1939, en Russie, et la première édi­tion accessible au public par Dietz en 1953, à Berlin.