Septembre 2008: Editorial
Nous avons lu pour vous ce qui sera l'objet de notre formation du samedi 25 octobre:
« Mais où va l'argent de Marie Louise DUBOIN »
aux éditions du Sextan.
Nous vous en présentons un bref extrait en guise d'éditorial: ...
... Toujours plus, toujours plus loin
... Produire en masse devient l'affaire de quelques très grandes entreprises, dont par exemple celles de l'industrie agro-alimentaire : leurs prix sont bas, ce qui leur permet d'éliminer les plus petites, et la suppression de toute barrière au commerce leur ouvre tout grand les portes du marché mondial. Quand elles ont accaparé ce marché, elles y imposent leur loi et leurs prix. Et les capitaux investis sont rentabilisés ! ...... produire en masse à bas coûts, en payant moins de salaires, et chercher plus loin de nouveaux « marchés ». Il faut donc absorber les plus petites entreprises, fusionner avec les rivales, former de grandes transnationales qui peuvent exploiter les ressources de la planète sans se laisser imposer des limites par égard pour les droits des populations ou pour l'environnement. La libération du commerce international donne accès à la clientèle des pays qui ne sont pas encore industrialisés, les grandes entreprises y investissent pour exploiter sur place matières premières et main d'oeuvre peu payée. On peut en espérer de copieux « retours sur investissement ».
Depuis que cette stratégie est appliquée, elle a effectivement rapporté très gros aux énormes capitaux qui y ont été investis.
Mais ensuite, où réinvestir ces capitaux ?
Jusqu'où et jusqu'à quand ?
En observant que ni les incidences écologiques de cette façon d'accaparer les ressources de la planète, ni l'appauvrissement des populations victimes de cette colonisation économique, n'ont pu l'arrêter, on peut craindre que cette idéologie règne encore longtemps. Heureusement, d'autres facteurs sont à l'oeuvre, qui préparent sa fin.
Une première raison pour laquelle cette exploitation ne pourra pas durer est déjà manifeste : les populations de ces pays financièrement colonisés ne sont pas que de la main d'oeuvre bon marché et des clients dociles, qui n'attendaient que la suppression des barrières douanières pour s'offrir aux pays riches. Ces pays ont un potentiel humain capable d'évoluer très vite, de brûler les étapes en prenant le progrès technique en marche, car les techniques modernes de production sont issues d'un développement scientifique universel, et ni le secret organisé autour des applications, ni la multiplication des brevets pour les réserver, ne pourront empêcher qu'il soit diffusé, tôt ou tard.
Quand les analystes citent en exemple les taux de « croissance à deux chiffres» (au minimum 10% par an) des économies de la Chine, de la Corée, ou même du Brésil, se peut-il qu'en les enviant ils n'y voient pas l'effet boomerang de la mondialisation libérale ? Les pays en développement vont inonder, voire étouffer, les marchés des pays riches sous des produits meilleur marché et d'excellente qualité.
Un autre facteur, d'une portée immense, eut lieu au cours des années 1980. Les nouvelles technologies de l'information et de la communication ont d'abord été une véritable aubaine pour les investisseurs. Pour la masse des capitaux disponibles, et qui n'attendaient que ça, l'informatisation de la société fut considérée comme une mine inépuisable de possibilités de placements. Grâce à leurs investissements massifs, le développement de l'informatique fut donc rapide, et pour eux un pactole. Un équipement des entreprises, des bureaux, des administrations et celui des ménages fut un gigantesque marché, un nouveau « créneau » d'abord très rentable.
Après quoi, on s'aperçut que cette informatisation avait considérablement augmenté la productivité des entreprises, supprimant, au passage, beaucoup de main d'oeuvre, ce qui était autant de profit. Mais, nouveau boomerang, le matériel informatique, en même temps qu'il se perfectionnait (1), était produit en telle abondance que ses prix de vente baissaient inexorablement, et à toute allure.
Parier sur de « jeunes pousses », sur cette myriade d'entreprises qui se proposaient d'innover dans ce domaine tellement prometteur, parut aux investisseurs la promesse d'énormes profits, et pour longtemps. La Bourse spécialisée dans ce type de placements, le NASDAQ (2), traduisit leur euphorie. Elle monta, monta, monta : la « bulle informatique » enflait, enflait, enflait... Et puis, en 2001, elle éclata : beaucoup de jeunes pousses, toutes rivales bien sûr, n'avaient pas pu tenir tant de promesses à la fois. Les capitaux disponibles se détachèrent d'elles et cherchèrent ailleurs. Apparemment, beaucoup sont maintenant en train de faire gonfler la bulle immobilière(3)... jusqu'où ?
Internet est tombé à pic pour donner de nouveaux moyens à lacourse folle aux placements de capitaux, en ouvrant des horizons aux fonds spéculatifs : le marché des contrats de produits dérivés n'a cessé de s'agrandir, en nombre et en diversité. Le nombre de contrats se chiffre désormais par milliards. Il a été passé, en 2004, près de 4 milliards de contrats sur des indices boursiers, plus de 2 milliards de contrats sur des cotes d'action, plus d'un milliard sur les taux d'intérêt à court terme et autant sur les taux d'intérêt à long terme ! Ceci fait la prospérité des fonds spéculatifs : en 1990, 6200 fonds spéculatifs géraient 480 milliards de dollars ; en 2006, ils étaient près de 9 000 dans le monde, ceux des États-Unis gérant à eux seuls plus de 1 000 milliards de dollars.
Et de nouveaux types de marché apparaissent, comme le marché des « dérivés de crédit », qui porte sur les risques de créances. Par exemple, les contrats qui s'y traitent sont liés à des obligations, et leurs prix sur ce marché sont des paris sur le fait que ces obligations seront ou pas remboursées par leurs émetteurs. Ce marché n'existait pratiquement pas en 2001, trois ans plus tard, il voyait passer 5 000 milliards de dollars, et fin juin 2006 son volume a atteint la somme astronomique de 26 000 milliards de dollars. Cette accélération est bien la preuve évidente que le risque que les crédits engagés ne soient pas remboursés a augmenté. Autrement dit, que les bons placements sont de plus en plus difficiles à trouver.
Leur recherche est devenue l'affaire de tout un monde d'intermédiaires, de consultants, de conseillers financiers, en organisation ou en stratégie, de gestionnaires de fonds, d'analystes des sociétés de Bourse (qui sont détenues par des banques) et autres spécialistes de l'hypermarché de la finance comme peut l'être un haut cadre dans une multinationale cotée. Une autre conséquence du fait que cette recherche est de plus en plus difficile, est que ces métiers ne sont plus accessibles qu'à une élite intellectuelle. Il faut d'abord être diplômé, au moins de l'école des Hautes Études Commerciales (HEC) pour postuler. Et puis, une fois admis, il faut accepter de mettre toute sa propre personnalité au service de ce qui est devenu, dans le jargon professionnel, «la production de richesse »(4). Les témoignages (5) d'une demi-douzaine d'entre eux, s'exprimant sur leur métier, révèlent une soumission totale au service des capitaux. Il s'avère que pour être performants ils ont dû faire complètement leur le dogme selon lequel le but de l'être humain est le profit. Animés par cette conviction, leur âpreté à la tâche est sans faille. Ils acceptent de travailler jours et nuits quand il le faut, de vivre dans le risque permanent de se voir mis à la porte pour capacité jugée insuffisante ou simplement en baisse, même s'ils ont fait preuve de leur zèle pendant de nombreuses années. Ils déploient des trésors de compétence, mais si tricher leur paraît le meilleur moyen d'empêcher la chute d'un cours boursier dans lequel ils ont un intérêt, certains peuvent oublier toute conscience et toute morale. Le scandale de la société américaine Enron (6) n'en est qu'un exemple, on peut en citer bien d'autres : Worldcom aux Etats-Unis, Vivendi en France, Parmalat en Italie, etc.
Ces scandales, qui concernent des sociétés cotées, donc, en principe, astreintes à une certaine transparence, prouvent combien le contrôle exercé par les sociétés boursières est difficile. Or, comme évoqué précédemment, les hedge funds agissent hors de toute réglementation et leurs secrets sont protégés par la loi du silence. Leur montée en puissance est donc encore plus porteuse de risques pour le système financier.
Ce danger étant devenu flagrant aux États-Unis, des voix se sont élevées, au sein du Congrès et de l'autorité de régulation de Wall street, pour manifester le souhait que de l'ordre y soit mis. Mais les établissements financiers américains n'entendent pas voir réglementer, donc probablement diminuer, leur source de copieux bénéfices, et le Président de la Fed les soutient en prétendant qu'une régulation serait inefficace, alors que le marché, par nature, est toujours capable de s'auto-réguler. Mais cette affirmation de leur foi dans les vertus supposées du marché peut-elle encore dissimuler qu'ils ne cherchent qu'à entretenir leur poule aux oeufs d'or ? Jusqu'où ?
...
(1). On découvrit les effets de la "loi de Moore" selon laquelle la puissance des ordinateurs à leur sortie sur le marché est multipliée par deux tous les dix-huit mois.
(2). Nasdaq est le sigle de National Association of Securiies Dealers Automated Quotations, c'est le deuxième plus important marché d'actions des Etats-Unis. Il a accueilli dans les décennies 1980 et 1990 la grande majorité des sociétés technologiques naissantes.
(3). Preuve que cette bulle est du vent, la « valeur de l'immobilier » dans le monde industrialisé est passée, d'après The Economist, de 20 à 60 000 milliards de dollars en trois ans. Cette croissance ne reflète évidemment pas celle de la construction.
(4). L'emploi de cette expression est un des fréquents et trompeurs détournements du sens des mots. Car il faut bien voir qu'il ne s'agi pas ici de créer une richesse réelle, mais de faire de l'argent avec de l'argent. On emploie de même le terme de « création de valeur », qui signifie valeur pour l'actionnaire, c'est-à-dire hausse d'une cote boursière. Il s'agit de trouver une niche de plus-value, c'est-à-dire de l'argent, le fruit financier d'un placement. Cette « production » consiste, en fait, à suivre (sur un écran d'ordinateur en général) ce qui se passe sur un ou plusieurs marchés financiers pour pouvoir juger, en conjuguant flair, science et expérience, des meilleurs placements et transferts de tires à opérer avec le capital qu'on a pour tâche de faire grossir.
(5)Ils ont été recueillis et présentés par Isabelle Pivert dans « Soleil capialiste »
PIVERT Isabelle, Soleil capialiste, entretiens au coeur des multinationales, éd du Sextant, 2006.
(6). On se souvient que l'entreprise Enron aux Etats-Unis, s'est livrée à d'énormes tricheries, avec L'aide de ses conseillers et de sociétés d'audit, pour empêcher la baisse du cours de ses actions.
Programme du Premier trimestre 2008-2009.